© Marina Abramović et Ulay

Quand l'amour inspire l'art : coup de projecteur sur 6 histoires de créations amoureuses

De Frida Kahlo et Diego Rivera à Patti Smith et Robert Mapplethorpe : quand l'amour donne des œuvres d'art incontournables.

L'Amour avec un grand A, ou tout en minuscules... Pour la Saint-Valentin, Konbini fait battre ton cœur en te racontant l'amour sous toutes ses formes. On te souhaite un Lovely Day !

À l’Antiquité grecque, on imaginait que l’inspiration émanait d’éléments extérieurs. Neuf sœurs servaient d’intermédiaires entre les dieux et les artistes. Au fil des époques, ces muses légendaires ont souvent pris forme humaine au sein d’histoires d’amour.

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Si on a beaucoup parlé des idylles de Dora Maar et de Picasso (en omettant souvent qu’elle était une artiste à part entière) ; de la figure tragique de Jeanne Hébuterne (qui a inspiré nombre de tableaux d’Amedeo Modigliani et s’est suicidée après la mort de son bien-aimé) ; de Gala, la muse ultime de Salvador Dalí ; ou encore du couple formé par Marc Chagall et la jeune Bella Rosenfeld, nous avons décidé, en ce 14 février, jour de la Saint-Valentin, de nous tourner vers des couples de créateur·rice·s aux amours et aux œuvres bouillonnantes, comme un rappel que lorsqu’on parle d’art, l’amour (et la haine) n’est jamais très loin.

Robert Mapplethorpe et Patti Smith, 1969. (© Norman Seeff)

Les amours tumultueuses de Frida Kahlo et Diego Rivera

Dès les premières années de leur relation, les noms de famille de Frida et Diego n’ont pas besoin d’être accolés à leurs prénoms pour que le monde sache qui ils sont. Pendant 25 ans, Frida Kahlo et Diego Rivera ont vécu des amours tourmentées, dont les frasques étaient documentées dans la presse, mais aussi et surtout, dans leurs tableaux.

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Surnommé "la colombe et l’éléphant" en écho à leurs corpulences drastiquement opposées, le duo était présenté de façon contrastée par la peintre mexicaine. Connue pour son art de l’autoportrait et le symbolisme qui en émanait, Frida Kahlo puisait son inspiration des tourments physiques et émotifs de son existence.

"Frieda and Diego Rivera", 1931. (© Frida Kahlo)

Sa rencontre avec Diego Rivera en 1929 (alors qu’elle n’était âgée que de 22 ans et lui de 43 ans), leur divorce en 1939, leur remariage l’année suivante et leurs multiples et mutuelles infidélités lui fournirent un tissu créatif particulièrement riche et complexe. Dans son tableau Frieda and Diego Rivera, l’artiste met en image le contraste de leurs physiques, mais aussi les tensions de leur couple.

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Les directions opposées prises par leurs regards font allusion à leurs nombreuses relations extra-conjugales – Diego a, par exemple, entretenu une liaison avec la sœur de Frida, Cristina, tandis que, quelques années plus tard, Frida fréquentait Léon Trotski, qu’elle et son mari hébergeaient).

Leurs tenues – une robe mexicaine traditionnelle pour elle, un costume occidental pour lui – sont un signe de leur désaccord quant à leur lieu de résidence : Diego Rivera voulait développer son art aux côtés de mécènes américains, tandis que Frida avait le mal du pays de l’autre côté de la frontière et souhaitait vivre dans la maison mexicaine de son enfance, la Casa Azul.

Frida Kahlo et Diego Rivera, 1939. (© Nickolas Muray)

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Lors de sa brève séparation d’avec Diego, Frida Kahlo fait évoluer son style et sa technique et la douleur de la rupture devient alors un thème récurrent de ses créations. Son Autoportrait en Tehuana la présente, par exemple, avec son mari incrusté sur son front, au-dessus de son célèbre mono-sourcil.

Dans ses tableaux, c’est davantage son mari qu’elle représentait comme une figure artistique, pinceaux et palette en main. Plusieurs décennies après leur mort, c’est cependant bien elle, Frida, la cadette, la femme, l’handicapée, la colombe, qui continue de faire bouillonner le monde de l’art et dont la simple image permet d’amasser des sommes astronomiques.

"Autoportrait en Tehuana", 1943. (© Frida Kahlo)

Le corps aux deux têtes créatrices : Marina Abramović et Ulay

En 1976, celle qui se considère aujourd’hui comme "la grand-mère de l’art conceptuel" rencontrait Ulay, un artiste allemand, avec qui elle allait vivre une histoire d’amour et de créativité intense. Tous deux aimaient à se considérer comme un "corps à deux têtes" et ont interrogé pendant douze ans les limites de leurs corps, de leur individualité, de leur ego et de leur pouvoir créateur.

Un an après leur rencontre, Marina Abramović et Ulay créent Breathing in – Breathing out, une performance dans laquelle ils collent leurs bouches l’une contre l’autre jusqu’à ne plus échanger que du dioxyde de carbone. La séance se terminait lorsque le couple se retrouvait à bout de souffle l’un de l’autre.

"Breathing in – Breathing out". (© Marina Abramović et Ulay)

Après Relation in Space en 1977 (où leurs corps se percutent pendant une heure), Imponderabilia la même année (où le tandem se tient dévêtu, l’un en face de l’autre, obligeant le public du musée à passer dans l’espace restreint laissé entre leurs deux corps nus et immobiles) et Rest Energy en 1980 (où Ulay tend un arc et une flèche en direction du cœur de Marina, un "exercice de confiance", selon elle), le couple se sépare comme il a existé, en performance.

En 1988, chacun d’eux commence à marcher depuis un bout opposé de la Grande Muraille de Chine. Ils se rejoignent au milieu de la muraille, marquant ainsi la fin de leur couple et de leur duo d’artistes.

"Relation in Time". (© Marina Abramović et Ulay)

Tandis que Marina Abramović a poursuivi sa carrière en solo et a connu de grands succès, Ulay est encore et toujours présenté comme "le compagnon de" cette dernière. Si leurs créations touchaient le monde conceptuel, le monde matériel les a rattrapés après leur rupture.

En 2015, cinq ans après avoir participé de façon impromptue à une performance de l’artiste serbe qui se présentait immobile, assise à une table et invitait le public à soutenir son regard, Ulay a poursuivi en justice son ex-compagne. Accusée de ne pas avoir versé à Ulay les royalties d’œuvres qu’ils avaient créées ensemble, Marina Abramović a été condamnée à lui verser 250 000 euros, coquette somme qui met du plomb dans l’aile de leur amour.

"Imponderabilia" dans la Galleria Comunale d’Arte Moderna di Bologna, 1977. (© Marina Abramović et Ulay)

Robert Mapplethorpe et Patti Smith, un amour new-yorkais

Devenues des icônes dans les domaines de la musique et de la photographie, Patti Smith et Robert Mapplethorpe ont débuté leur idylle comme deux anonymes sans le sou. Une vingtaine d’années après la mort de Mapplethorpe, Smith a publié Just Kids : un livre qui narre l’histoire de ces deux gamins qui apprennent à s’aimer et à créer ensemble, qui passent des nuits à dormir dehors faute de moyens, qui finissent par s’installer et à connaître l’amour et le succès.

En même temps que Mapplethorpe explore sa sexualité, il aiguise son art et montre ce que l’Amérique puritaine souhaite cacher dans les années 1970, en particulier l’homosexualité, la transsexualité et le fétichisme – son autoportrait le montrant avec le manche d’un fouet enfoncé dans l’anus et ses nus glacés en noir et blanc suscitent des polémiques à travers le pays.

Robert Mapplethorpe et Patti Smith, 1964. (© Lloyd Ziff)

Patti Smith, qui restera son amie proche tout le long de sa vie – même après leur séparation – l’aide à vivre en travaillant dans diverses librairies, et lui sert de modèle. Il est à l’origine de la couverture de son premier album, Horses, sur laquelle la chanteuse apparaît en noir et blanc, dans un style androgyne, soutenant du regard l’objectif du photographe, comme une métaphore visuelle de ce que représentait ce couple emblématique.

En 1989, la mort prématurée du photographe atteint du sida, à l’âge de 42 ans, ne paralyse pas l’inspiration de Patti Smith qui continue de créer pour son ancien amant. Son livre et album The Coral Sea est un premier hommage à Robert Mapplethorpe, tandis que Just Kids est un hommage vibrant à leur relation et résulte d’une promesse qu’elle lui aurait faite de son vivant.

Couverture de l’album "Horses" de Patti Smith, photographiée par Robert Mapplethorpe.

Annie Leibovitz et Susan Sontag, l’œil et la plume

Pendant quinze ans, Annie Leibovitz et Susan Sontag ont entretenu une relation amoureuse, amicale et créative. Les deux femmes "se rencontrent en 1988 à New York, alors qu’elles sont au sommet de leur carrière: "Susan Sontag, 55 ans, vient de publier son nouvel essai, Sida et métaphores. Pour la promotion, elle fait appel à Annie Leibovitz, 39 ans, réputée pour ses portraits de présidents et de stars."

La photographe devient une figure de mécène pour Susan Sontag, afin que cette dernière puisse se consacrer à son écriture, centrée autour de thèmes féministes et LGBTQ+ (c’est elle qui a notamment théorisé le mouvement "camp", porté aux nues lors du Met Gala 2019). Annie Leibovitz ne délaisse pas pour autant son amour de la photo au profit de cette relation. Celui-ci fleurit au contraire au contact de sa nouvelle muse, qu’elle immortalise dans des moments d’intimité et de souffrance, notamment à la fin des années 1990, lorsqu’elle la photographie "affaiblie par une forme rare de cancer". Les clichés en noir et blanc représentant Sontag sont remplis de dichotomies : transparaissent de la douceur autant que de la force, de l’amour, mais aussi de l’amitié et du respect.

Les deux femmes, qui partagent un goût commun pour la vie mondaine mais viennent d’univers très différents ("Annie Leibovitz incarne le glamour des grands magazines américains, Susan Sontag, le militantisme de la gauche des années 1970"), réunissent leurs talents pour publier, en 1999, un ouvrage commun.

Women est une compilation de 170 portraits de femmes, anonymes ou célèbres, introduite par un avant-propos écrit de la main de Susan Sontag. Malgré la mort de cette dernière, survenue en 2004, Annie Leibovitz continue de faire vivre l’âme de sa partenaire puisqu’elle poursuit encore aujourd’hui leur projet commun de photographier des femmes venant d’horizons différents et de leur apporter puissance et visibilité.

Susan Sontag par Annie Leibovitz.

La relation tragique (et romanesque) de Francis Bacon et George Dyer

Selon le film Love Is the Devil: Study for a Portrait of Francis Bacon, Francis Bacon aurait rencontré son amant de longue date, George Dyer, alors que celui-ci cambriolait sa maison. L’anecdote est fausse – ils se sont rencontrés dans un pub, un soir de 1963 –, mais témoigne bien du statut légendaire de la relation passionnelle entretenue par les deux hommes.

Leur couple a passionné les foules autant pour ses frasques et son dénouement tragique que pour les contradictions apparentes entre les deux amants. Tandis que le peintre britannique a connu le succès de son vivant, voyant ses travaux exposés à l’international et acclamés par la foule et la critique, George Dyer était un voyou de bas étage qui, à 30 ans, avait passé davantage de temps enfermé que libre.

Photographie en noir et blanc de Francis Bacon et George Dyer à bord de l’Orient Express, 1965. (© John Deakin Collection: Dublin City Gallery The Hugh Lane/The Estate of Francis Bacon/DACS 2014)

Les années passant, George Dyer, enivré par son statut de muse du grand maître, se met à courir les ouvertures de galeries, pointant fièrement du doigt les tableaux qu’il avait inspirés. Connu pour ses études sur les corps, Bacon exerçait son regard et sa technique grâce à son modèle privilégié. Dans une biographie autorisée, l’auteur Michael Peppiatt rapporte que "si Bacon prend de grandes libertés quand il compose et recompose l’image de ses amis, c’est avec George Dyer qu’il va le plus loin, lui triturant les chairs jusqu’à le faire quasiment disparaître dans la peinture."

Après plusieurs années d’une relation agitée par l’abus d’alcool, les tentatives de suicide et les histoires de vengeance, le couple se sépare, mais reste proche. Francis Bacon continue de donner de l’argent à George Dyer, qui le suit lors de ses déplacements, y compris l’une de ses consécrations : une rétrospective organisée en son honneur en 1971, au Grand Palais, à Paris.

La veille de l’ouverture, George Dyer se suicide. La peinture de Francis Bacon ne sera plus jamais la même. Ses toiles deviennent de plus en plus sombres et orientées vers la mort, le passage du temps, et le peintre vit avec un sentiment de culpabilité jusqu’à sa propre disparition : "Si j’étais resté avec lui plutôt que d’être parti voir l’exposition, il serait là. Mais je ne l’ai pas fait et il est mort", peut-on lire dans Francis Bacon: Anatomy of an Enigma.

"Portrait of George Dyer Talking", 1966. (© George Bacon)

Quand la rupture devient inspiration : Sophie Calle

"J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre", explique Sophie Calle en introduction de son projet Prenez soin de vous. Dans un véritable exercice de style, l’artiste française a demandé à 107 femmes, "choisies pour leur métier", d’interpréter la lettre "sous un angle professionnel". Photographes, écrivaines, comptables, sexologues, illustratrices, même un perroquet femelle et deux marionnettes, y passent.

Pour recruter le commissaire de l’exposition présentant le projet, Sophie Calle a passé une petite annonce dans la presse et a fini par recruter l’artiste Daniel Buren. Elle prend le monde de l’art à contre-pied, tout comme elle détourne l’idée d’inspiration amoureuse, qui se transforme en une inspiration de la perte, de la fin et de l’incompréhension. De façon poétique ou humoristique, la centaine de femmes mise à contribution met en mots, en images ou en chanson l’indicible.

Outre des noms célèbres tels que l’actrice Jeanne Moreau, la chanteuse Camille, ou l’écrivaine Mazarine Pingeot, on retrouve une chasseuse de têtes qui salue l'"admirable capacité à licencier" de l’ex-compagnon ; une sexologue qui refuse la prescription d’antidépresseurs à l’artiste ; ou encore la diplomate Leïla Shahid, dont les écrits traitent de "décisions unilatérales" et de "violations de résolutions prises en amont". Grâce à ce projet, l’art et la sororité permettent à Sophie Calle de surmonter la douleur d’une rupture, comme une preuve que l’inspiration ne dépend pas d’une seule et unique personne, mais réside bien dans l’œil de l’artiste.

© Sophie Calle

Par Lise Lanot, publié le 13/02/2020