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Sur Instagram, Récits d'Algérie lève le voile sur une guerre et une histoire occultées

Publié le

par Donnia Ghezlane-Lala

Alger, le 5 juillet 1962 : les Algérien·ne·s fêtent l’indépendance et la fin de la guerre. (© Creative Commons/Wikipédia)

À travers des archives photo, audio et vidéo, le compte Récits d'Algérie a vocation à éduquer sur cette "guerre sans nom".

Quand on est binational·e, Algérien·ne et Français·e et qu’on va à l’école de la République, il est flagrant de voir que le chapitre sur la guerre d’Algérie est simplement survolé. Pourtant, ce chapitre de l’histoire n’est pas si vieux, découle de 132 ans de colonisation française, transpire encore par tous les pores de la société et lie les deux pays d’une cicatrice encore douloureuse, d’une blessure jamais pardonnée.

Bien souvent, notre éveil sur notre propre histoire, celle qui explique notre identité, notre double culture et notre sentiment schizophrénique se fait à travers nos aîné·e·s. Il est vrai que l’oralité a plus de poids que les livres d’histoire français biaisés. Le passé est trop douloureux à avouer, on ferme les yeux sur les tortures commises, les traumatismes transmis et nos familles (françaises et algériennes) préfèrent taire leur souffrance.

Farah, 22 ans, a voulu combler ce vide en créant le projet Récits d’Algérie, commencé il y a un peu plus d’un an. À travers un site dédié et un compte Instagram régulièrement alimenté, la jeune étudiante en master de droit partage des récits et des témoignages des "deux côtés de la Méditerranée", afin de dresser un portrait juste et "intergénérationnel" de la guerre d’Algérie : Algérien·ne·s, harkis, réfugié·e·s, moudjahidines, pieds noirs, Français·e·s, anciens soldats…

Des récits pluriels

Dans ce projet collaboratif en constante évolution, toutes les paroles ont leur place. L’ambition est de sensibiliser les jeunes à leur propre histoire et de partager les récits des derniers témoins, notamment grâce à des appels à témoignages. "J’ai beaucoup plus appris au contact des personnes rencontrées que dans les livres", nous confie la créatrice de Récits d’Algérie.

On peut ainsi trouver des poèmes ; des dessins ; une bibliographie sans fin et précieuse ; des documentaires ; des fictions ; des podcasts ; des portraits de femmes résistantes ; des histoires isolées ; des photographies et cartes postales ; et des articles documentant l’occupation française en Algérie depuis 1830, ainsi que la guerre qui en a découlé, de 1954 à 1962.

Chacun·e ayant vécu cette guerre de près ou de loin peut transmettre son expérience et son histoire sur le site. Farah cumule les compétences lui permettant de recueillir les propos, telle une journaliste et historienne, en vue d’informer et d’éduquer ses abonné·e·s.

Le déclic

C’est grâce à une discussion avec sa mère que Farah a connu son déclic : l’histoire de son grand-père, jamais remis de la mort de son frère, un intellectuel tué au début de la guerre. "Il est tué avec d’autres Algériens par les soldats français, sans que son corps ne soit retrouvé. Porté disparu, ma famille n’aura jamais eu l’occasion de le voir une dernière fois, ni de se recueillir auprès de lui", raconte-t-elle.

"C’est donc à 19 ans que tout s’éclaire. Je comprends surtout le traumatisme. […] Il y a toujours eu comme une sorte de mutisme ambiant, un sujet délicat qui ravive de trop grosses plaies, toujours vives plus de soixante ans après. […] Les mots de ma professeure d’histoire du lycée résonnent dans ma tête et me frappent.

Pourquoi m’a-t-on, durant ma scolarité, présenté les relations France-Algérie comme 'une histoire d’amour qui a échoué' ? Je n’ai d’ailleurs jamais étudié la guerre d’Algérie durant ma scolarité. […] Je suis née, j’ai grandi, j’étudie en France, mais mes racines sont ailleurs. Elles sont le fruit d’un mélange qui résulte du passé colonial français. J’ai envie d’en savoir plus à ce sujet, comprendre mon héritage et surtout, comprendre le silence de mon grand-père."

Pour pallier ce refoulement de la mémoire et les programmes scolaires oubliant cette guerre, Farah s’est donné la mission (urgente) de récolter des témoignages pour la raconter : "Ceux qui ont vécu la colonisation, la guerre, l’indépendance, se font très vieux aujourd’hui. On n’a plus que quelques années pour récolter les dernières mémoires." Le temps est son meilleur ennemi, selon ses mots. "C’est presque un devoir citoyen", ajoute-t-elle.

Quand on lui demande ce qu’elle aimerait que les gens retiennent de ce projet, peu importent leurs convictions, la jeune femme nous répond : "On peut tous se réapproprier notre histoire et c’est important de le faire et de travailler sur notre héritage, surtout quand il est occulté."

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