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Un lac canadien en péril à cause d'instagrameurs en quête de likes

Publié le

par Lisa Drian

L'appel du like est plus fort que tout, même quand c'est au détriment de la nature.

La validation des followers comme gage de réussite. Vous la connaissez sûrement, la photo Instagram prise en pleine nature, avec un·e randonneur·se seul·e au monde, au centre, des couleurs sublimes et le sourire radieux. Le cadre est idyllique… et pourtant dangereux pour la nature.

Essayez de taper "Joffre Lakes", en hashtag ou en localisation sur Instagram. Le résultat est immédiat : brushings impeccables, corps parfaits en maillot de bain, pas une goutte de sueur après une longue randonnée. Souvent le même point de vue, avec cette bûche au milieu du lac turquoise. Le Joffre Lakes Provincial Park se trouve en Colombie-Britannique, au Canada, au nord-est de Vancouver, à Pemberton. Le spot idéal.

Sauf que le parc, et surtout ce fameux point de vue sur le lac, s’est progressivement transformé en Disneyland. On fait la queue pour avoir sa précieuse photo sur la bûche, les touristes défilent et la nature se fragilise… Le tronc d’arbre a même un nom : "Instalog" ("log" signifie "bûche"). Un surnom mignon pour le bout de bois le plus célèbre de la province canadienne, non ? C’est un incontournable, un peu comme le Space Mountain du parc de Mickey. Un touriste l’a d’ailleurs confirmé à une journaliste de Radio-Canada : "Si tu ne le fais pas, tu n’es juste pas venu ici."

Un phénomène dévastateur

En plus du fait que les touristes ne prêtent pas vraiment attention à la nature environnante, certain·e·s employé·e·s du parc ont été dépassé·e·s par un phénomène qui a pris de l’ampleur. Radio-Canada a rencontré un ancien gardien qui a tenté, en vain, de se battre contre ce fléau touristique. Il voyait son métier comme un gage de solitude, d’harmonie avec la nature et de partage.

Puis les réseaux sociaux ont fait leur travail. L’endroit a gagné en popularité et les touristes sont devenu·e·s de plus en plus nombreux·ses. Le gardien du parc a fini par démissionner. Il a vu ses conditions de travail changer, et son témoignage pour Radio-Canada illustre parfaitement la situation :

"Le rythme était impossible à tenir. Pendant que je nettoie la première toilette, une file se forme rapidement. Les gens s’impatientent et me somment de me dépêcher. Je vois un homme laisser un sac-poubelle derrière un arbre, mais je suis débordé. Puis, j’aperçois des touristes en train de nourrir de gros geais gris malades avec des chips. Derrière moi, un couple fait une séance photo pour une poudre protéinée, se tenant hors sentier et endommageant la végétation. Tout ça m’a tué lentement."

Et comme si son explication ne suffisait pas, l’ancien employé ajoute :

"On s’est mis à féliciter celles et ceux qui portaient des chaussures de randonnée. […] Malgré le nombre d’heures que j’ai passées à les éduquer, les touristes ont continué de malmener le parc. Je me sentais comme si rien de ce que je pouvais faire ne pouvait le sauver. Peu importe la vitesse à laquelle je grimpais le sentier, la quantité de déchets que je ramassais ; peu importe le nombre de fois où j’ai gratté de la merde sur les murs et le plafond des toilettes… C’était ça, notre nouvelle norme. Tous les jours."

Les touristes, seul·e·s fautif·ve·s ?

Le problème va au-delà de l’affluence des touristes : il y a également un réel manque d’éducation des visiteur·se·s et de budget. Pour le politicien libéral Jordan Sturdy, qui représente la circonscription West-Vancouver-Sea-to-Sky et qui a été maire de Pemberton pendant huit ans, il faudrait doubler le budget (près de 40 millions de dollars pour les parcs de la Colombie-Britannique).

Et c’est ce que confirme l’ancien gardien du parc : "S’il y avait un parc comme celui-ci, bien financé, dans lequel on avait des aires de pique-nique et du personnel pour les nettoyer, il n’y aurait pas de nourriture et de déchets partout."

Ce lac paradisiaque est loin d’être un cas isolé. Partout dans le monde, des lieux naturels sont assaillis de touristes en quête de la photo parfaite, à l’instar du champ de coquelicot de Lake Elsinore, régulièrement saccagé par des instagrameur·se·s.

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