© Andy Picci

Un musée que vous pouvez visiter à travers un filtre Instagram ? Andy Picci l'a fait

Andy Picci propose une expérience de réalité virtuelle autour d'une expo qui "confine des œuvres inspirées du confinement".

Dans la veine de ces nombreux musées qui proposent aux confiné·e·s des visites virtuelles de leurs expositions, l’artiste Andy Picci a imaginé un musée exclusivement visible à travers un filtre Instagram. On s’y déplace grâce à son téléphone portable, qui remplace notre vision. Orientez votre smartphone vers la droite et votre double virtuel se déplace vers la droite. Une œuvre vous attire du côté gauche ? Il suffit d’aller l’observer grâce à votre mobile, qui devient le meilleur allié d’une expérience de réalité virtuelle sans casque, ni matériel.

Andy Picci, connu entre autres pour son exposition "Allo ?!", dédiée à Nabilla Vergara, confie que "l’art numérique s’est imposé à [lui] par sa pertinence". "Depuis le début de mes essais artistiques, la quête du 'moi' a été le centre de ma recherche [et] le numérique occupe un rôle essentiel dans la construction d’identité."

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© Andy Picci

Intéressé par le rôle de la téléréalité dans la société, puis des blogs et enfin, des réseaux sociaux, il considère que son rôle d’artiste est "d’utiliser un médium qui soit propre à [son] époque et ses générations, tout comme les artistes passés ont utilisé des médias du passé". C’est tout naturellement qu’Andy Picci présente donc son dernier projet sur Instagram. Nous avons (virtuellement) rencontré l’artiste suisse, afin d’en savoir plus sur son projet étourdissant, sa conception de l’art et son esprit créatif en période de confinement.

Konbini arts : Salut Andy, la dernière fois que tu voyais Konbini, tu nous racontais que, pour toi, ton travail consistait à "avoir des idées". C’est toujours le cas ?

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Andy Picci : C’est un raccourci mais, dans le fond, oui. Mon travail consiste à observer la société dans laquelle nous évoluons et à l’analyser. À partir de là, des idées naissent… J’aime assimiler le plus d’informations possible, pour diversifier les points de vue et les relativiser. Mon processus créatif s’apparente plus à celui d’un chercheur ou d’un théoricien, à la différence que j’utilise un support visuel pour partager mes expériences. Parfois, à l’inverse, j’aime utiliser le support visuel pour expérimenter.

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Ça change quelque chose, ce confinement, pour ta créativité et tes expérimentations ?

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Tout et rien à la fois, c’est un sentiment étrange. D’une part, ma vie n’a pas vraiment changé : je reste enfermé à travailler. D’autre part, les informations auxquelles j’ai accès sont redondantes et focalisées sur la situation sanitaire actuelle. C’est ce qui m’a mené à créer une exposition accessible virtuellement, qui confine des œuvres inspirées du confinement. Il s’agit, encore une fois, de refléter au mieux le contexte dans lequel nous nous situons.

"Les gens ont tendance à avoir peur d’une dystopie technologique ; j’espère que ce genre d’expériences leur fera réaliser les bons côtés d’un futur technophile."

Pourquoi avoir choisi Instagram pour ce projet ?

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J’ai choisi ce réseau, parce que je voulais que l’expo soit accessible facilement, pour le plus de monde possible. Le but était de pouvoir amener de la création directement dans le salon des confinés, tout en démontrant l’étendue des possibilités offertes par la technologie. Les gens ont tendance à avoir peur d’une dystopie technologique et j’espère sincèrement que ce genre d’expériences leur fera réaliser les bons côtés d’un futur technophile.

© Andy Picci

Est-ce la première exposition virtuelle que tu conçois ?

Cela fait plus d’un an que je rêve de pouvoir créer une exposition virtuelle à laquelle les gens pourraient accéder directement depuis leur boîte de réception e-mail. Malheureusement, tout le monde ne dispose pas (encore) de casques de réalité virtuelle ou d’autres accessoires technologiques qui permettent une immersion poussée et ultra-réaliste dans les différentes expériences imaginables aujourd’hui.

Le thème, ainsi que le contexte actuel, ont été des points cruciaux de cette création. Selon moi, le sujet doit imposer le médium et non l’inverse. Ainsi, le confinement était une bonne opportunité de justifier l’expérience, aussi bien dans sa forme que dans son fond.

As-tu rencontré des difficultés pour la réaliser ?

Les difficultés ont surtout été d’ordre technique. La plateforme de mise en ligne limite la taille des fichiers pouvant être créés. La mission a été d’optimiser les fichiers pour réduire leur poids au maximum, tout en essayant de perdre le moins de qualité possible dans les rendus visuels. Le juste équilibre permet une expérience aussi esthétique que fluide pour l’utilisateur.

© Andy Picci

Tu crées tout tout seul, de la partie artistique à la partie plus technique ?

Absolument. Il est important pour moi de pouvoir garder la mainmise sur mes idées. Si je ne possédais pas les capacités nécessaires à leur création, je ne pourrais pas guider de façon optimale les gens que je pourrais employer. De plus, j’estime que tout travail mérite salaire et dans le secteur créatif, très souvent, les projets ne sont ni sponsorisés, ni lucratifs. Cependant, si un projet ponctuel dispose d’un budget et d’une ambition permettant d’inclure des spécialistes, ma priorité reste la qualité de l’aboutissement.

"Lorsque le visiteur regarde au travers [d’une des fenêtres présentées dans le musée], il retrouve son propre intérieur : en essayant de fuir le confinement virtuel, il se retrouve heurté au confinement réel."

As-tu une œuvre préférée dans ton exposition ?

La "fenêtre" reprenant l’esthétisme de l’outil "dessin" des stories Instagram est une des plus intéressantes. Au premier abord, elle semble promettre une ouverture sur l’extérieur et, par conséquent, une sortie de secours. Cependant, lorsque le visiteur regarde au travers, il retrouve son propre intérieur : en essayant de fuir le confinement virtuel, il se retrouve heurté au confinement réel. Cette mise en abîme me semble d’autant plus intéressante dans un contexte duquel nous cherchons à nous échapper virtuellement.

Pourquoi cette appétence pour la matière (humide ou visqueuse notamment) à travers l’écran ?

Le virtuel permet de se défaire des lois de la physique qui régissent nos possibilités dans le monde tangible. En ce sens, il est intéressant de remettre en cause la logique de construction des œuvres et de défier le bon sens. Ce qui m’attire dans la viscosité et l’humidité, c’est leur malléabilité. Elles s’adaptent et changent d’allure sans avoir de forme définie.

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Cela fait aussi référence à la société liquide dans laquelle, d’après Zygmunt Bauman, nous évoluons actuellement et qui est une sorte de continu chaotique de la modernité, où l’individu traverse sa propre vie comme un touriste, en changeant de partenaires, de lieux ou même de valeurs et en s’affranchissant des contraintes imposées par la structure sociale.

"Nous avons souvent reproché au virtuel de nous empêcher d’apprécier la beauté de l’extérieur ; aujourd’hui, certaines personnes n’ont accès à l’extérieur qu’au travers de leur écran."

Dans l’exposition, un téléphone montre la mer et l’horizon, pourquoi ce choix ?

Je voulais représenter la façon dont nos smartphones, en cette période de crise, sont devenus nos seules fenêtres sur le monde extérieur. Nous avons souvent reproché au virtuel de nous empêcher d’apprécier la beauté de l’extérieur ; aujourd’hui, certaines personnes n’ont accès à l’extérieur qu’au travers de leur écran. Les paysages deviennent des lieux de nostalgie.

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Pourquoi ton musée flotte-t-il dans l’espace ?

Un des grands points d’intérêt du monde numérique est le fait qu’il soit aussi infini qu’indéfini. Je voulais créer un espace confiné dans un espace infini, de façon à accentuer la claustrophobie liée à l’isolement. C’est pourquoi les créations sont confinées dans un espace défini, malgré l’espace à disposition en dehors de celui-ci.

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Vous pouvez retrouver le travail d’Andy Picci sur son compte Instagram et sur son site. Son exposition virtuelle est à visiter ici, depuis votre mobile exclusivement.

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Par Lise Lanot, publié le 07/04/2020