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Après 125 années de mystère et de séparation, le couple d'un diptyque est enfin réuni

Publié le

par Lise Lanot

© Sem Van der Wal/ANP/AFP

500 ans d'existence, 125 ans de séparation et 20 ans d'enquête constituent l'histoire de cette peinture de la Renaissance.

Cela faisait vingt ans qu’Ariane van Suchtelen, conservatrice du musée néerlandais Mauritshuis, avait enfilé sa cape de détective. Elle cherchait, depuis le début des années 2000, à reconstituer un diptyque datant de 1539 et signé du peintre de la Renaissance allemande Bartholomäus Bruyn. C’est désormais chose faite. Près de cinq siècles après leur réalisation, les deux tableaux de bois sont réunis.

Les deux tableaux en question représentent un couple de la haute société du Cologne du XVIe siècle, Jakob et Élisabeth Omphalius. Au bout de 350 années passées à se regarder dans le blanc (peint) des yeux, tel que le rapporte The Guardian, le couple a été "inexplicablement séparé" en 1896, lors d’une vente aux enchères à Londres. 125 ans après cette séparation, le couple est désormais réuni.

Les portraits de Jakob Omphalius et d’Élisabeth Bellinghausen, par Bartholomäus Bruyn (1493-1555) présentés lors d’une conférence au musée d’art Mauritshuis à La Haye, le 30 juin 2020. Cette acquisition réunit un couple séparé lors d’une vente aux enchères il y a presque 125 ans. Le peintre colognais Bartholomäus Bruyn avait immortalisé Jakob et sa fiancée Élisabeth Bellinghausen peu avant leur mariage, en 1539, sur deux panneaux qui forment ensemble un diptyque. (© Sem Van der Wal/ANP/AFP)

Une longue quête

Le tableau d’Élisabeth Omphalius – Bellinghausen de son nom de jeune fille – se trouvait déjà au Mauritshuis depuis 1951, après avoir été exposé une quarantaine d’années au célèbre Rijksmuseum amstellodamois. On ne lui connaissait ni son identité exacte, ni la raison qui lui avait valu d’être peinte. Ses cheveux tressés et la brindille tenue entre ses mains constituaient deux indices arguant qu’il s’agissait sans doute du portrait d’une jeune fille sur le point de se marier.

À la fin des années 2000, tandis qu’elle feuillette le vieux catalogue d’une maison de vente londonienne, Ariane van Suchtelen tombe sur les notes d’un historien de l’art, né en 1863, traitant d’un diptyque qu’il croque. Il détaille également les blasons visibles au dos des deux tableaux. L’un des deux correspond à celui visible sur le portrait de la jeune femme anonyme du Mauritshuis. On savait déjà que le blason appartenait à Peter Bellinghausen, un professeur de droit de Cologne, père de quatre filles – sans que l’on sache de laquelle de ses quatre filles il s’agissait sur la peinture.

Ariane van Suchtelen avait alors tiré la première ficelle du mystère : ce tableau n’était qu’une des deux parties d’un diptyque. Le second blason permit d’identifier le mari : l’avocat et chancelier de Cologne Jakob Omphalius. Grâce aux registres de la ville qui rapportaient leur mariage, il fut rapide d’établir que la jeune femme du tableau était Élisabeth Bellinghausen. Seul problème : on n’avait perdu toute trace du tableau de Jakob depuis qu’il avait été vendu, en 1955. Seule une photo en noir et blanc de l’œuvre subsistait.

Pour le meilleur et pour le pire

Et pendant quinze ans, rien. Jakob demeure introuvable jusqu’à ce qu’il "réapparaisse soudainement l’année dernière". Le Mauritshuis ne donne pas plus de détails mais se réjouit d’avoir "pu l’acheter au début 2020". Une fois les deux tableaux réunis, il apparaît clair qu’ils ne font qu’un :

"Le bleu azur du fond est le même, le parapet du premier plan se poursuit d’un tableau à l’autre. Il porte un magnifique col en fourrure souple sur sa cape et un rouge de velours sur sa manche. Le même rouge est visible sur son portrait à elle. Il en va de même concernant le fil doré qui ourle sa chemise. On le retrouve sur la ceinture et la coiffe de sa femme", précise Ariane van Suchtelen.

Depuis que le couple est réuni, on les connaît un peu mieux. Ils se sont mariés alors qu’Élisabeth avait 21 ans et Jakob 39. Ensemble, ils ont eu 13 enfants. Membres de la haute société colognaise, il était logique qu’ils se fassent peindre par Bartholomäus Bruyn, qui se spécialisait dans ce genre de diptyques et se faisait remarquer dans l’art du portrait, à une époque où il devenait justement à la mode de poser. Après une vie passée ensemble, Jakob et Élisabeth vont pouvoir passer l’éternité côte à côte.

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