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Nat Tate, ou l’histoire d’un des plus grands canulars du monde de l’art

Publié le

par Nina Iseni

© Steve Azzara/Corbis via Getty Images

David Bowie et l’écrivain William Boyd ont inventé de toutes pièces la vie de cet artiste qu’on appelait "Nat Tate".

En 1998, l’écrivain écossais William Boyd publiait Nat Tate : la biographie d’un artiste américain (1928-1960). Comme le raconte Boyd, ce jeune peintre expressionniste new-yorkais a mené une existence malheureuse, et avant de se suicider en 1960, il décida de détruire 99 % de ses œuvres. Quant aux peintures restantes, il s’avérait que le célèbre chanteur britannique David Bowie en possédait une…

Pour célébrer la sortie du livre, un grand lancement fut organisé dans le studio de Jeff Koons à New York. Et tandis que David Bowie était invité à lire quelques extraits de la biographie, le public d’esthètes s’émouvait et se remémorait la vie de cet artiste déchu tant apprécié.

Une histoire de supercherie 

Seulement voilà, Nat Tate n’a jamais existé. Ce peintre est en fait sorti tout droit de l’imagination de William Boyd et de David Bowie. À la fin des années 1990, les deux amis siégeaient alors au comité de rédaction du magazine Modern Painters, une revue d’art britannique très sérieuse, dont la rédaction rassemblait un bon nombre de grand·e·s intellectuel·le·s du milieu de l’art.

Jeff Koons (en arrière-plan), David Bowie et William Boyd, au lancement de la biographie fictive sur Nat Tate, mars 1998. (© Steve Azzara/Corbis via Getty Images)

Un jour, Karen Wright, la rédactrice en chef du magazine, annonce qu’elle souhaiterait inclure une partie fiction. William Boyd partage donc son idée de créer de toutes pièces la vie et l’œuvre d’un artiste. Et c’est David Bowie qui va souffler l’idée à l’écrivain de commencer par écrire une pseudo-biographie. Le chanteur va par ailleurs rédiger le résumé de la quatrième de couverture. De fil en aiguille, Nat Tate vint au monde. 

Le pseudonyme de l’artiste est tiré de la contraction entre deux des musées les plus célèbres du Royaume-Uni : la National Gallery et la Tate Gallery. En plus de la pseudo-biographie, William Boyd a également peint les 1 % des peintures restantes de l’artiste. La supercherie fut tellement bien ficelée que le monde de l’art n’y a vu que du feu. C’est seulement plus tard, grâce à l’enquête d’un journaliste de The Independent, que le canular a été découvert. 

Une histoire d’influence

Dans une vidéo publiée par la maison d’enchères Sotheby’s en 2016, à l’occasion d’une mise aux enchères de la collection d’art de David Bowie à titre posthume, William Boyd est revenu sur cette supercherie. Il expliquait d’abord que le succès de ce canular était directement lié à la célébrité du chanteur, mais également à l’influence d’autres participant·e·s dans le milieu de l’art.

"Cela montre que les gens adorent ce sentiment d’espièglerie lié aux canulars : nous voulions que des gens suffisants aient l’air bêtes. Et je pense que c’est ce qui nous a motivés", confie-t-il. 

Nat Tate, ou plutôt William Boys, Bridge no.114. (© Sotheby’s)

Sans surprise, l’histoire ne s’arrête pas là. En 2011, une peinture de Nat Tate (de William Boyd, donc) intitulée Bridge no.114 a été vendue à près de 7 000 livres Sterling, soit environ 8 000 euros. Comme le rapporte la rédaction d’Artlyst, "Boyd était présent lors de la vente, et il l’a décrite comme 'une expérience pour le moins irréelle, quoique exaltante'". 

Quoi qu’il en soit, on ne peut que se demander ce qu’il serait advenu de Nat Tate si le journaliste de The Independent n’avait pas découvert la vérité. Peut-être qu’aujourd’hui encore, le mystère resterait sans réponse et sa cote aurait monté dans le monde impitoyable de l’art contemporain.

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