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Pourquoi une étude sur le degré de fiabilité des visages a créé la controverse ?

Publié le

par Lise Lanot

Figure 1 : Évolution d’expression de la fiabilité en Angleterre à travers les époques.

L'étude porte sur une intelligence artificielle qui analyse des visages et juge si les personnes ont l'air dignes de confiance.

Une équipe de chercheur·se·s français·es a publié le 22 septembre dernier une étude qui fait jaser à l’international. Intitulé "Sur la trace des évolutions historiques de la fiabilité grâce aux analyses machine learning d’indices faciaux dans la peinture", le papier rapporte les résultats d’une intelligence artificielle déterminant le degré de confiance et de fiabilité d’un visage d’après "son sourire, ses sourcils, etc."

Grâce à ces données récoltées d’après des portraits peints, l’équipe a souhaité analyser les évolutions de ce degré de fiabilité à travers les époques. Une des conclusions principales tirées par Nicolas Maubert, Lou Safra, Coralie Chevallier et Julie Grèzes est que les visages peints sur les portraits gagnaient en expression de confiance et de sympathie avec le temps – en même temps qu’augmentait le niveau de vie des populations.

<em>"D’après les avancées récentes de la cognition sociale, nous avons conçu un algorithme permettant de générer automatiquement des évaluations de fiabilité par rapport à des unités d’expressions faciales."</em> (© Nicolas Baumard sur Twitter)

Aussitôt publiée, aussitôt discutée. L’étude est désormais précédée d’une "note des éditeurs" qui indique que "les lecteurs sont alertés que ce papier fait l’objet de critiques prises en compte par les auteurs" et qu’une "réponse éditoriale viendra à la résolution de ces questionnements". De son côté, le chercheur Nicolas Maubert semble avoir supprimé son compte Twitter. Les critiques en question concernent les biais de l’étude et ses relents colonialistes et racistes.

Des relents racistes ?

Nombre d’internautes ont reproché à l’étude son angle phrénologique. Cette théorie ("très répandue au XIXe siècle" selon le CNRTL) "supposait que les instincts, le caractère, les aptitudes, les facultés mentales et affectives étaient, en vertu des localisations cérébrales, conditionnées par la conformation externe du crâne". Cette pseudo-science a permis les affirmations racistes les plus crasses, notamment que les capacités intellectuelles et cognitives dépendaient des formes de crânes (spoiler alert : cela favorisait toujours les personnes blanches).

On a aussi reproché à l’étude ses biais. Les portraits de référence utilisés présentent en majorité les mêmes visages, puisque le corpus d’étude provient de la National Portrait Gallery, avec 1 962 portraits réalisés entre 1505 et 2016 (l’expérience a été réitérée par la suite avec 4 106 portraits réalisés entre 1360 et 1918 et venant de 19 pays européens).

Vu le corpus, on retrouve en grande majorité des hommes blancs appartenant à l’élite européenne. Les données tirées de l’étude connaissent forcément un biais. Il n’est noté nulle part que la forme du nez a une incidence sur ces "perceptions" ; pourtant les schémas montrent que les nez les plus fins seraient plus dignes de confiance, tandis que les plus épais le seraient moins.

<em>"Hmmm, je ne vois rien dans le diagramme qui explique pourquoi un nez de façon stéréotypée 'plus blanc' serait plus fiable ? Serait-ce parce que vous avez oublié de penser au racisme ?"</em> Tweet de @MiniMaiasaura en réponse à Nicolas Baumard. (© Bored Panda)

De plus, l’équipe se base sur l’affirmation selon laquelle "la perception de fiabilité est liée à la perception de domination". Ainsi, "toutes les analyses ont tenu compte de la domination". Sachant que la période étudiée concorde avec l’époque coloniale, les visages jugés fiables (donc, dominants) sont toujours les mêmes. 

Une évolution de la perception

L’équipe affirme ne pas avoir voulu décider de "qui est digne de confiance ou pas, mais plutôt de qui est perçu comme étant digne de confiance", souligne Bored Panda. "Il s’agit bien sûr de deux choses très différentes : quelqu’un peut ne pas avoir l’air fiable et être très sympathique et, au contraire, quelqu’un peut avoir l’air gentil et pourtant exploiter la confiance d’autrui tout le temps. Ce que nous voulions mesurer, c’est si les gens voulaient avoir l’air amicaux", explique l’enseignante-chercheuse Lou Safra. Ainsi l’étude porterait sur le fait qu’au fil du temps, les peintres et leurs modèles ont cherché à apparaître plus sympathiques.

<em>"Figure 1 : évolution d’expression de la fiabilité en Angleterre à travers les époques. A) Exemples de portraits sélectionnés dans la National Portrait Gallery et évalués comme peu fiables (en haut : Thomas Cranmer par Gerlach Flicke, © NPG) et très fiables (en bas : Sir Matthew Wood par Arthur William Devis, © NPG). B) Évolution de l’expression de la fiabilité au sein de la National Portrait Gallery et PIB par habitant en Angleterre."</em> (© Lou Safra, Coralie Chevallier, Julie Grèzes, Nicolas Baumard)

La deuxième partie de l’étude porte sur des selfies pris dans six villes du monde (Bangkok, Berlin, Londres, Moscou, New York et São Paulo – que des grandes villes, principalement occidentales, aucune sur le continent africain) en 2013. Selon les scientifiques, "les personnes situées dans des lieux où la confiance interpersonnelle et la coopération sont plus fortes (selon des sondages européens et internationaux du World Value Surveys) présentaient un plus haut degré de fiabilité dans leurs selfies". Ces résultats, affirme l’équipe, suggéreraient que la manifestation de la fiabilité dans des portraits peut permettre de connaître le niveau de confiance sociale dans un environnement donné.

Quel que soit son objectif, l’étude comporte d’importants biais : plus une société évolue et a de l’argent, plus sa population serait capable de confiance interpersonnelle et souhaiterait donc se montrer sous un jour plus chaleureux et fiable. Le prisme est occidental, privilégié et blanc. L’équipe serait actuellement en train de plancher sur une réponse aux critiques, très attendue.

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