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Un trésor caché de 400 dessins homo-érotiques sort de l'ombre

Publié le

par Lise Lanot

© Charleston Trust/Estate Duncan Grant/DACS 2020

Censurées depuis 60 ans, ces œuvres érotiques se passaient sous le manteau, dans le plus grand des secrets.

Le 2 mai 1959, un certain Edward Le Bas reçoit des mains de son ami, l’artiste Duncan Grant, un dossier de ses dessins contenant un avertissement : "Ces dessins sont très confidentiels." On croyait le contenu du dossier (des centaines de dessins homo-érotiques) détruit – probablement par la sœur d’Edward Le Bas, signale le Guardian. Rappelons que ce n’est qu’en 1967 que sont dépénalisés les "actes homosexuels en privé" au Royaume-Uni. Né en 1885 et mort en 1978, Duncan Grant a donc passé les 82 premières années de sa vie comme criminel.

Étant donné le contexte, l’œuvre de Duncan Grant se passait sous le manteau. Ses dessins d’hommes dénudés circulaient d’amant à ami comme un secret bien gardé, jusqu’à finir par, apparemment, être détruits. Cette année pourtant, Nathaniel Hepburn, le directeur d’un établissement culturel du Sussex, la Maison Charleston (qui accueillait le groupe d’intellectuel·le·s Bloomsbury dont faisait partie Duncan Grant avec, entre autres, Virginia Woolf), a reçu une bonne surprise.

Duncan Grant, "Sans titre". (© Charleston Trust/Estate Duncan Grant/DACS 2020)

Un certain Norman Coates l’a contacté pour lui affirmer être en possession de 400 dessins signés de la main de l’artiste qu’il gardait "dans une pochette plastique sous son lit". Le chemin connu par les œuvres serait le suivant : Duncan Grant décide un jour de tout donner à son ami peintre Edward Le Bas. Sa sœur de celui-ci ne se débarrasse pas du tout du dossier "très confidentiel", mais le donne au galeriste Eardley Knollys. Avant de mourir, en 1991, il le lègue à Mattei Radev, lui aussi membre du groupe Bloomsbury. Ce dernier décède en 2009 et laisse les dessins à son partenaire, notre fameux Norman Coates.

Une collection d’importance artistique et sociétale

Après avoir passé plusieurs années à conserver ce précieux lot d’œuvres, les montrant occasionnellement à quelques ami·e·s lors de dîners, Norman Coates décide de le léguer à la Maison Charleston, un endroit cher à Duncan Grant. 

Ce don est particulièrement généreux. D’une part, parce que Norman Coates aurait pu récupérer une coquette somme en les vendant. D’autre part, parce qu’il constitue un trésor historique qui raconte l’amour entre hommes au XXe siècle. Les dessins seront exposés à Charleston, "une maison artistique mais aussi une maison de célébration queer pour un groupe de personnes qui imaginait la vie différemment", selon son dirigeant.

"Il n’y a pas eu beaucoup de moments joyeux en 2020 pour les personnes qui gèrent un lieu culturel – pour un grand nombre de personnes, d’ailleurs. Mais recevoir ce mail, puis ce coup de téléphone et enfin voir les dessins, se rendre compte de leur importance… C’était clairement un temps fort de mon année", s’est réjoui Nathaniel Hepburn.

Duncan Grant, "Sans titre (Détail)", vers 1946-1959. © Charleston Trust/Estate Duncan Grant/DACS 2020

Ces travaux sont une part inestimable "de l’histoire gay" mais aussi de l’histoire de l’art globale. Norman Coates note que "l’élément sexuel ne domine pas" les œuvres. "La peinture, la technique de dessin et son esthétique neutralisent l’aspect sexy du tout." 

Ce trésor, longtemps caché et censuré, redécouvre aujourd’hui la lumière du jour et peut enfin être célébré. Cerise sur le gâteau, il pourrait aider à sortir la tête de l’eau la Maison Charleston, qui vit une période difficile depuis le début de la crise sanitaire.

Duncan Grant, "Autoportrait", vers 1920. 

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