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Comment Kodak a détecté la première bombe nucléaire secrètement testée aux États-Unis

Publié le

par Donnia Ghezlane-Lala

© Trinity Archive

Les tests liés au "Projet Manhattan" étaient un scandale d’État dans les années 1960, et Kodak n'a rien dit.

Le 16 juillet 1945, la première bombe nucléaire au monde a été testée au site de Trinity, dans le Nouveau-Mexique, aux États-Unis, au beau milieu du désert Jornada del Muerto. Cet essai classé secret a été observé par cinq hommes dont les physiciens Enrico Fermi, Robert Oppenheimer, le Prix Nobel de physique Richard Feynman et le mathématicien John von Neumann. 

Pour cacher ces tests de grande ampleur aux locaux·ales, la presse albuquerquienne parlait de "grandes explosions accidentelles". Le gouverneur du Nouveau-Mexique ne savait apparemment pas qu’il s’agissait d’un site de tests nucléaires jusqu’au bombardement de Hiroshima, le 6 août 1945, soit un mois après la première bombe testée à Trinity. 

Cette histoire, Derek Muller de la chaîne YouTube Veritasium la raconte. Mais il s’intéresse plus particulièrement au rôle que l’entreprise Kodak a joué (ou plutôt n’a pas joué) dans la révélation de ces essais. En effet, Kodak a su bien avant les révélations officielles de ce qui se tramait dans ce site situé à plus de 3 000 kilomètres de leur entreprise à Vincennes (Indiana). "Ce qui se tramait", c’était le "Manhattan Project", qui créa la première bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale, débuté dès 1939, et qui éclata en scandale d’État.

Des contaminations dans les pellicules photo

"Tout a commencé avec un film radiographique défaillant" sur lequel l’équipe de Vincennes, dans l’Indiana, a remarqué plein de petits points noirs, un fait qui prouvait que le film avait été soumis à de la radiation alors même qu’il n’avait jamais été utilisé ou sorti de son emballage.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le radium (une substance radioactive) était utilisé pour sa fluorescence : illuminer des tableaux de bord pour les avions ou les aiguilles d’une montre… Cet élément pouvait également contaminer des usines à papiers qui produisaient ensuite des films, pellicules photo, etc. Sauf qu’après des recherches, un scientifique de l’équipe de Kodak n’a pas découvert de radium dans les films contaminés, mais du cérium 141 : un isotope qui ne pouvait être issu que d’une explosion nucléaire. 

À plus de 500 kilomètres de l’usine de Vincennes, à Tama (dans l’Iowa), une autre entreprise Kodak découvre également des films contaminés. Les ingénieurs de Kodak comprennent vite que ces particules viennent d’ailleurs, et circulent à travers le vent et les rivières situées (entre autres) autour des usines à papier de Kodak.

L’entreprise de fabrication de matériel photographique tire la sonnette d’alarme auprès de scientifiques de Los Alamos, qui s’intéressent à leur découverte. L’urgence est de protéger les pellicules afin d’éviter des pertes de production. Ils mettent en place des échantillonneurs d’air qui purifient et protègent leurs produits.

Le scandale éclate

Le scandale éclate : des bombes nucléaires sont testées sur le territoire américain et contaminent l’air que chacun·e respire. De nouvelles réglementations sont votées : il faut que les tests soient réalisés à au moins 240 kilomètres des habitations et qu’ils soient préférablement effectués sur la côte est à cause des vents intérieurs et d’ouest.

Rien n’est respecté : les tests sont installés sur la côte ouest à seulement 100 kilomètres de Las Vegas. Après un premier essai en 1951, dans ce récent site, Kodak a remarqué des contaminations dans ses films produits dans l’usine de Rochester (New York). Elle menace d’attaquer en justice le gouvernement américain à cause de tous les dommages causés par ces contaminations dans ses différentes usines.

Le procès n’aura pas lieu : le "Projet Manhattan" promet à Kodak plus de transparence quant aux prochains tests, seulement si l’entreprise garde le silence. Entre-temps, les retombées radioactives liées aux tests se multiplient. Dans les années 1960, un pic de cancers et d’hypothyroïdies est observé parmi les populations. Seuls les tests souterrains continuent à être autorisés.

En 1997, une audience est organisée pour revenir sur ce scandale d’État. L’accord signé par Kodak a été pointé du doigt : l’entreprise a protégé ce scandale sanitaire. La population américaine suffoquait sous ces retombées radioactives tandis que les entreprises de production photographique avaient toutes été mises en garde et n’avaient pas lancé l’alerte. À l’époque, les acteurs du "Projet Manhattan" avaient conclu que le matériel photographique était plus sensible à la radioactivité que les humains…

Il y a un avant et après 1945, conclut Derek Muller. Avant 1945, il n’y avait pas de particules nucléaires, et cet événement a permis de pouvoir déceler aujourd’hui de quand datent un vin ou une œuvre d’art. Si on ne trouve pas de particules radioactives dans un vin ou une œuvre d’art produits sur le sol américain, c’est qu’il y a de fortes chances qu’ils datent tous deux d’avant 1945.

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