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Des portraits d’esclaves au cœur d’un procès entre une descendante et Harvard

Publié le

par Lise Lanot

© Bettmann/Getty Images

La justice vient de rendre sa décision, qui ne plaît pas à tout le monde.

En mars 2019, une Américaine du nom de Tamara Lanier poursuivait en justice l’université d’Harvard au sujet de daguerréotypes datant de 1850. Les photographies montrent deux esclaves, un père et sa fille nommé·e·s Renty et Delia. Les deux sont torse nu, posent de face et de côté pour l’étude raciste d’un professeur de l’université, Louis Agassiz, qui cherchait à démontrer "l’infériorité des personnes noires", précise le New York Times.

Rangés à l’abri des regards dans la cave du musée de l’université, les daguerréotypes ont été longtemps oubliés, avant d’être retrouvés en 1976. Ils sont depuis exposés sur le campus, et feraient partie des plus anciennes images d’esclaves connues. En 2010, alors que Tamara Lanier entame des recherches généalogiques sur sa famille, elle découvre que Renty et Delia seraient ses ancêtres. Depuis ce moment, l’ancienne agente de probation revendique son droit à disposer de ces photos, qu’elle considère comme des archives familiales concernant des aïeux·les dont elle entend parler depuis l’enfance.

De gauche à droite : Renty, Jack et un homme non identifié. (© Bettmann/Getty Images)

Il y a quelques jours, au début du mois de mars 2021, la justice a rendu sa décision. Selon elle, les images appartiennent à l’université d’Harvard parce que "la loi, telle qu’elle est aujourd’hui, ne confère pas d’intérêt de propriété aux sujets d’une photographie, quelles que soient les origines – aussi choquantes soient-elles – de la photographie". Ainsi, puisque les photographies n’appartenaient pas à Renty et Delia, elles n’appartiennent pas aujourd’hui à leur descendante Tamara Lanier.

Une poursuite judiciaire pour ouvrir le débat

Cette dernière a annoncé sa décision de faire appel au jugement, soulignant la portée symbolique d’un tel refus : "[Le juge a] complètement manqué l’aspect humaniste de l’affaire. On parle du patriarche d’une famille, celui qui occupait nos histoires du soir, on nous renie son héritage."

Lorsqu’elle avait lancé son action en justice, Tamara Lanier avait exprimé sa volonté de mettre en lumière la question de la possession de la "propriété culturelle" des esclaves. Conserver ces objets dans les musées et les refuser aux descendant·e·s éloigne dans le temps et dans les esprits la réalité de l’esclavage en privant les familles d’une partie de leur histoire.

Couverture de "From Site to Sight", montrant le portrait de Renty pris en 1850.

De plus, la plaignante a déploré le fait que le portrait de Renty soit utilisé à des fins commerciales – il orne par exemple la couverture d’un livre édité par les éditions d’Harvard –, une accusation rejetée par le juge à cause du délai de prescription des photos. L’image illustrait également des signalétiques de conférences. Tamara Lanier a assisté à l’une d’elles, en 2017, et a dû supporter l’image de son aïeul projeté sur écran géant tout le long de la réunion. "Je comprends que cela ait pu la déranger", confiait deux ans plus tard l’écrivain Ta-Nehisi Coates, présent à la conférence, au New York Times.

De son côté, l’université du Massachusetts affirme qu’il est préférable de conserver les images au musée, où "elles sont plus accessibles à un public plus large et permettent de raconter les histoires des personnes réduites à l’esclavage qu’elles montrent". L’avocat de Tamara Lanier s’accorde avec cette dernière partie, affirmant que sa cliente pourrait les "emmener faire une tournée aux États-Unis, afin que tout le monde puisse les voir".

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