AccueilPhoto

La photographe Aïda Muluneh dénonce le plagiat flagrant d’une de ses œuvres

Publié le

par Lise Lanot

© Aïda Muluneh ; Andrea Sacchetti

Un plagiat, exposé au Milan Photo Festival, qui fait grand bruit et interroge les rapports entre l’Afrique et l’Europe.

Depuis le 16 septembre dernier, et jusqu’au 31 octobre 2021, a lieu la seizième édition d’un Milan Photo Festival qui se targue d’être "l’événement photo le plus riche et important de Milan et l’un des événements culturels les plus significatifs de la scène italienne". Une affaire de plagiat assombrit pourtant le ciel milanais en ce moment.

Une des expositions présente les travaux de jeunes photographes. L’Istituto Italiano Fotografia a demandé à plusieurs artistes leur interprétation de L’Enfer de Dante, rapporte PetaPixelUne des propositions manquerait cependant d’originalité, tant elle partagerait d’incroyables similitudes avec une série de la photographe éthiopienne Aïda Muluneh.

La série en question, The 99 Series, date de 2013. Elle a été créée dans le cadre d’une commande pour l’exposition "The Divine Comedy: Heaven, Purgatory, and Hell Revisited by Contemporary African Artists" ("La Divine Comédie : le paradis, le purgatoire et l’enfer revisités par des artistes africain·e·s contemporain·e·s"), présentée au musée national d’art africain de la Smithsonian Institution.

Une reproduction qualifiée d’identique

The 99 Series met en scène, sur fond gris, une modèle noire à la peau peinte en blanc. Une ligne en pointillé noire court le long de son visage – des éléments visuels récurrents du travail de l’artiste. Sa tête est entourée de mains rouge vif. Impossible pour la photographe de ne pas faire le parallèle avec le travail d’Andrea Sacchetti.

Dans les photos d’Aïda Muluneh, les mains vermillon qui enserrent la mannequin reflètent les thèmes de sa série, liés aux tensions entre "présent et futur", "héritage oublié et rêves d’avenir". "L’Enfer est fait de l’histoire, pas seulement d’un pays, mais de soi, de l’exil, du sang coulé, du deuil, de l’amertume, de cœurs brisés et d’ailes cassées", explique l’artiste dans un communiqué de presse, à propos de sa série.

"Pour l’éternité, on se débat avec des rituels et du cérémonial, cependant, nos actions passées sont marquées par des plaies ouvertes, le sang de fausses victoires recousu grâce aux fils de la nostalgie. Une histoire qu’on porte tous, de perte, d’oppresseurs, de victimes, de déconnexion, d’appartenance, d’espoir d’apercevoir le paradis dans les sombres abysses de l’éternité", poursuit-elle.

Le Milan Photo Festival, qui expose le travail d’Andrea Sacchetti, a réagi avec une publication Instagram décriée (et désormais supprimée) qui déclarait "qu’il n’y avait pas volonté de plagier une autrice si prestigieuse" et que "le jeune photographe s’était excusé auprès de l’autrice". Les images accusées sont cependant toujours exposées à Milan.

Le problème du "privilège 'occidental'"

Cette réaction a plutôt énervé critiques et internautes, voyant là un lien direct avec le fait que l’artiste plagiée est originaire du continent africain. Aïda Muluneh, qui a confié vouloir "poursuivre cette conversation", exprime très bien ce désarroi dans une publication Instagram :

"Le problème que j’ai avec ce niveau de plagiat, ce n’est pas tant que ça concerne mon travail, ça a surtout à voir avec le sentiment que j’ai que tout cela est lié à un privilège 'occidental'. Clairement, le photographe s’est dit que, puisque j’étais du continent africain, je ne tomberais jamais sur ce plagiat flagrant de mon travail. […]

Tout cela soulève des questions plus profondes concernant la diversité des festivals photo hors de l’Afrique. En Afrique, on doit d’une part faire face au défi d’être photographe dans notre pays et, d’autre part, faire face à des obstacles et au manque d’opportunités au-delà de nos frontières.

C’est une chose d’être inspiré par mon travail, c’en est une autre de complètement le copier, des couleurs à la position, en passant par le regard et la composition. Je ne vais même pas parler du fait qu’il semble avoir photographié une modèle blanche, puisque cela va sans dire. Il y a tant à dire, il s’agit de davantage qu’une expression artistique volée, c’est la preuve que certaines choses ont peut-être changé… mais d’autres restent coincées dans un contexte colonial."

À voir aussi sur arts :