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L'histoire derrière la photo choquante d'une militante braquée par un militaire américain

Publié le

par Donnia Ghezlane-Lala

© Crush Rush

Un bon nombre d'internautes jugeaient que la femme était l'agresseur. Retour sur une photo qui a fait couler beaucoup d'encre.

C’est une photo qui fait le tour de la Toile depuis le 31 mai, qui divise et qui choque. Une femme fait face à une troupe de militaires et l’un d’eux pointe son arme à feu sur elle. Elle n’est munie que d’un téléphone et d’une pancarte militante.

Sur Twitter, certain·e·s se sont dit choqué·e·s de voir une personne non dangereuse visée, tandis que d’autres jugeaient que la femme était la personne violente, en tort dans cette situation. Ces dernier·ère·s invoquaient également un angle de prise de vue mensonger qui ferait passer la femme pour la victime.

Une camaraderie qui vire au chaos

Revenons sur le contexte de cette image qui a fait couler beaucoup d’encre. Elle a été prise par un certain Crush Rush sur Hampton Street, dans la ville de Columbia, en Caroline du Sud. Dans son post Facebook initial, le photographe n’avait pas détaillé le contexte de cette prise de vue, il a ensuite dû éditer sa publication pour apporter des réponses suite aux nombreuses réactions.

La manifestation représentée est l’un des nombreux soulèvements qui ont eu lieu aux États-Unis suite à la mort de George Floyd, cet homme noir asphyxié sous le poids de policiers blancs à Minneapolis, le 25 mai dernier. Sur Instagram, Crush Rush commente ce deuxième jour de révolte :

"Cette semaine a été difficile. Je ressens beaucoup de choses. J’ai vu cette belle camaraderie virer au chaos. Je suis physiquement, mentalement et spirituellement épuisé. Documenter les manifestations de Columbia après la mort de George Floyd n’est pas une tâche des plus faciles. Je n’ai pas encore tout digéré, mais je sais que mon devoir est de documenter."

Il évoque sa déception, sa frustration et son dégoût deux jours après le début des manifestations : il voit des manifestant·e·s pacifistes se faire violenter par les forces de l’ordre sans raison apparente. "Je pense qu’ils ne sont pas habitués à faire face à des personnes pacifistes et qu’on leur a seulement appris à gérer des personnes violentes", confie le photographe.

Crush Rush explique que si la tension était à son comble, c’est qu’il y a eu un problème de communication concernant le couvre-feu. Dans les médias, il avait été annoncé à 18 heures ce jour-là, donc les manifestant·e·s pensaient – à raison – qu’ils avaient encore quelques heures cet après-midi pour protester et marcher. Sauf qu’à partir de 15 heures, les militaires ont commencé à faire blocus, à disperser et à arrêter des militant·e·s.

Entre-temps (et sans que les manifestant·e·s ne soient mis·es au courant), le couvre-feu était passé à 15 heures et il était 14 h 56 au moment de la prise de cette image. Les militaires employaient la force pour les arrêter (sans pour autant répondre à leurs questions), tandis que les militant·e·s pensaient que ceux-là bafouaient leur droit.

L’importance de l’angle

Si la photo virale a autant fait parler d’elle, c’est aussi parce qu’elle ne montrait pas tout. Un internaute a déniché une autre image révélant le contrechamp, qui apporte beaucoup de réponses aux personnes doutant encore de la vulnérabilité de la militante.

Ici, la jeune femme fait face à un mur de militaires et tente de leur parler, alors qu’ils arrêtent violemment son ami et l’immobilisent à terre. Un des officiers a braqué son arme sur elle (probablement) pour la garder à distance de l’arrestation en cours. Il n’y a pas de perspective mensongère ; l’arme semble bien la cibler elle et non pas quelqu’un qui se trouverait derrière. Et pour avoir toute l’issue de cette histoire, il suffit de lire les explications du photographe témoin :

"Voir une jeune fille désemparée, qui ne représentait aucune menace, avec une arme dirigée sur elle pendant qu’elle plaidait pour obtenir des réponses, alors que son ami était détenu et traîné derrière un mur d’agents a éveillé des sentiments de frustration et de dégoût en moi. […]

Juste avant le moment de cette photo, l’ami de la femme était assis par terre et a été tiré par un officier et emmené rapidement derrière leur mur, ce qui a mené la femme sur la photo à demander frénétiquement pourquoi son ami était détenu et de quoi il était accusé. Alors que son ami était traîné derrière, elle s’avançait en continuant à demander ce qui se passait et pourquoi.

L’officier […] a alors levé son fusil de chasse le moins meurtrier et l’a pointé vers elle. Elle a fait un pas de côté et l’officier a fait un pas, en gardant l’arme braquée sur elle. Selon l’horodatage [de l’appareil photo qui a immortalisé la scène du début à la fin, ndlr], l’officier a levé son arme pendant douze secondes. Les autres manifestants, en réponse à ce dont ils étaient témoins, se sont mis à genoux, ont levé leurs mains et ont crié : 'Ne tirez pas !'

D’autres se sont demandé pourquoi l’officier avait ressenti le besoin de lever son arme sur elle, alors qu’elle n’était clairement pas une menace et que ses deux mains étaient visibles. Ils exigeaient que son supérieur fasse quelque chose. Ensuite, un officier supérieur a retiré l’officier fautif de la ligne de front."

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