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Rencontre : 2 photographes sont partis sur les traces d'un activiste disparu en Malaisie

Publié le

par Lise Lanot

© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann

Isabelle Ricq et Christian Tochtermann publient Lettre à Bruno Manser, une quête photographique adressée à un disparu.

Le 23 mai 2000, après une quinzaine d’années passées entre le Sarawak et sa Suisse natale, Bruno Manser envoie son dernier signe de vie. Il s’agit d’une lettre adressée à sa compagne, envoyée depuis le Sarawak, état malaisien du Bornéo. Pendant cinq ans, les recherches n’aboutissent à rien et il est déclaré mort le 10 mars 2005.

Six ans plus tard, les photographes Isabelle Ricq et Christian Tochtermann se rencontrent et se rendent compte de leur intérêt commun pour la région de Bornéo, cette île de l’archipel malais partagée entre la Malaisie (avec Sabah et Sarawak) et l’Indonésie (avec Kalimantan). Ensemble, ils décident de partir sur les traces de cet activiste qui avait fini par acquérir le surnom de "Laki Penan" ("L’homme Penan") après avoir obtenu le respect de la communauté Penan, avec qui il vivait au Sarawak.

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

Face à la déforestation des forêts primaires du Sarawak (qui participe à la contamination des eaux et à la disparition des animaux), Bruno Manser organise des blocages routiers, prend des photos, dessine, se rend à des manifestations et publie un livre, Voix de la forêt pluviale, en 1994. Il lutte activement pour la préservation des forêts tropicales et pour les droits des peuples autochtones.

Lorsque Isabelle Ricq et Christian Tochtermann tombent sur un exemplaire de seconde main de l’ouvrage qui comporte une dédicace de la main de Bruno Manser, ils y voient un signe et surtout, une "invitation à se pencher plus attentivement sur cette région, une main tendue pour y retourner, année après année". Ensemble, les photographes créent un projet au long cours. Pendant plus de sept ans, ils retracent les grandes lignes du combat de Bruno Manser et de l’histoire de cette région :

"C’est avec des yeux naïfs que nous nous rendons pour la première fois à Bario, l’endroit où Manser a disparu onze ans auparavant et qui doit être préservé, pensions-nous. Nous arrivons un an après que la route a atteint ces hauts plateaux et il nous semble y trouver, non pas une forêt en paix, mais bien la genèse de la situation documentée en Indonésie : l’arrivée de la route, des camions, la précarisation des populations nomades."

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

Ils sont tous deux à l’origine de Lettre à Bruno Manser, une quête photographique adressée au militant suisse. Isabelle Ricq a répondu à quelques-unes de nos questions concernant ce projet documentaire engagé et mystérieux.

Konbini arts : Bonjour Isabelle, peux-tu nous en dire plus sur la genèse de ce long projet dédié à Bruno Manser ?

Isabelle Ricq : [Christian Tochtermann et moi] nous sommes rencontrés à Paris il y a une dizaine d’années. Nous avions à l’origine des pratiques photographiques différentes : je fais principalement de la photographie documentaire et Christian de la photographie d’architecture. Notre curiosité pour l’évolution de cette région [de Bornéo] et pour l’histoire personnelle de Bruno Manser nous a amenés à faire un premier voyage ensemble, en 2011, là où Manser a disparu. L’idée était de faire un court sujet de presse, mais nous avons été happés par les différents mondes dans lesquels ce projet nous entraînait et cela nous a finalement pris sept années de travail !

"La situation est alarmante."

Notre Lettre à Bruno Manser a été photographiée à Bornéo, en Malaisie. En sept ans, nous avons fait environ huit voyages en Malaisie, seuls ou à deux. Les populations locales ont bien compris notre projet, qui était avant tout de documenter avec eux l’état actuel de leur territoire. La situation est alarmante et ces populations sont habituées, depuis Bruno Manser, à ce que des étrangers s’intéressent à leur mode de vie et à la destruction de leur forêt. Parler de Bruno Manser avec celles et ceux qui l’ont connu s’est fait naturellement – en malais, que nous parlons. Notre seul regret est sans doute de ne pas maîtriser le dialecte des Penan.

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Il est impossible pour les lecteurs de dire qui a fait telle ou telle photo – parfois, nous-mêmes avons du mal à nous en rappeler."

Comment photographier la disparition et l’absence de Bruno Manser ?

Nous avons choisi de retrouver les traces laissées auprès de ses proches, à Bornéo et en Suisse, notamment. Au fur et à mesure de nos voyages, chacun de nous a fait un pas vers la pratique de l’autre, nos images se sont confondues et au final, nous pensons qu’il est impossible pour les lecteurs de dire qui a fait telle ou telle photo – parfois, nous avons nous-mêmes du mal à nous en rappeler.

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

Aviez-vous des hésitations avant d’entamer le projet ?

Les hésitations que nous avons pu avoir au début de notre travail étaient liées à l’évocation personnelle de Bruno Manser. Nous ne savions pas jusqu’où aller. Nous nous sommes posé beaucoup de questions avant de contacter ses proches, qui ont finalement tous été d’une très grande générosité.

Que souhaitez-vous transmettre avec ce projet ?

Aujourd’hui, nous envisageons ce travail sur le temps long, voire très long et nous aimerions continuer de documenter l’évolution de ce territoire dans les décennies futures, en parallèle de nos autres projets personnels. Nous aimerions que les lecteurs du livre soient touchés par l’histoire de ce territoire et des peuples qui l’habitent et qu’ils se sentent concernés par leur sort. Qu’ils puissent aussi ressentir de l’empathie pour Bruno Manser et comprendre sa complexité, tout comme celle des Penan, le peuple avec qui il vivait.

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Ce monde-là [qu’il tente de fuir] grossit, il mange la forêt, il mange ses peuples et à la fin, il a mangé Manser aussi."

Il y a ce type, cet Européen passionné et sincère, aux antipodes de la caricature du "white-savior", qui vient se fondre dans ce peuple, oublier la modernité destructrice, oublier l’argent et qui se trouve rattrapé par le monde qu’il fuit. Ce monde-là grossit, il mange la forêt, il mange ses peuples et à la fin, il a mangé Manser aussi.

Quel matériel photographique avez-vous utilisé ?

Nous avons commencé ce travail en argentique moyen-format et la transition vers le numérique, moyen-format également, s’est faite pour l’un et l’autre pendant le projet. Au final, nous avons utilisé pas mal d’appareils différents : Hasselblad et Rolleiflex argentiques au début, chambre Silvestri, puis Hasselblad X1D et H5D.

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

 

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

"Lettre à Bruno Manser". (© Isabelle Ricq/Christian Tochtermann)

Lettre à Bruno Manser d’Isabelle Ricq et Christian Tochtermann est paru aux éditions Sturm & Drang Publishers.

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