AccueilPhoto

Rencontre : photographe adopté, Eric Mueller raconte en images le sens du mot "famille"

Publié le

par Lise Lanot

© Eric Mueller

Le photographe a tiré 24 000 portraits de 700 membres de familles à la ressemblance frappante.

La photographie a fait partie de l’enfance d’Eric Mueller. Avec un père photographe, il a grandi en "prenant des photos et en traînant dans sa chambre noire". Malgré ce lien qui l’unissait à son père et leurs centres d’intérêt communs, Eric Mueller s’est toujours interrogé quant au fait qu’il ne ressemblait, physiquement, à aucun de ses parents, parce qu’il est adopté.

Cette interrogation quant à la filiation, biologique ou adoptive et la question de la ressemblance l’ont poussé à immortaliser des gens qui se ressemblent. Après avoir photographié plus de 700 personnes et réalisé 24 000 images dans le cadre de son Family Resemblance Project (devenu un livre), Eric Mueller raconte que cette expérience lui a permis de prendre énormément de recul sur son passé, son présent et son futur. Un projet cathartique et intense, dont il a accepté de nous parler.

© Eric Mueller

Konbini arts : Bonjour Eric. Peux-tu nous raconter comment a débuté le projet Family Resemblance ?

Eric Mueller : J’ai été adopté quand j’étais bébé et comme c’était une adoption traditionnelle fermée, je n’avais aucune idée de mes origines. En grandissant, j’ai commencé à me poser des questions quant à mes origines et aux raisons pour lesquelles j’avais été abandonné. J’ai mis du temps à trouver le courage de le faire mais en 2010, je suis parti à la recherche de ma mère biologique. Elle était morte, mais j’ai pu entrer en lien avec certains de ses cousins, qui m’ont envoyé quelques photos d’elle. J’ai été frappé par notre ressemblance. Je n’ai pas d’enfants et je n’avais jamais vécu ce sentiment de similarité auparavant, donc cette photo a eu des conséquences très profondes sur moi.

Cela faisait deux ans que je travaillais en tant que photographe quand j’ai lancé le projet Family Resemblance en 2016. Au début, je ne savais pas ce que j’allais faire de ce projet. J’avais juste pris quelques amis en photo et posté les images sur Facebook, en demandant si des gens voulaient venir se faire photographier avec un membre de leur famille. Tout de suite, j’ai été assailli de demandes. Je pense que le sujet est aussi personnel qu’universel. C’est pour cela que les gens ont répondu si vite.

© Eric Mueller

Pourquoi avoir décidé de réaliser un livre sur le sujet ?

Au bout d’un moment, en les regardant, je me suis rendu compte que mes images étaient plus fortes lorsqu’elles étaient vues ensemble, plutôt qu’individuellement. Par exemple, voir une paire de frères, c’est sympa, mais voir plusieurs bandes de frères est bien plus puissant. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’en faire un livre, comme ça, les lecteurs allaient pouvoir voir un grand nombre de photos organisées d’une façon particulière.

En travaillant sur l’ouvrage, je ne parvenais pas à me sortir de la tête les conversations que j’avais eues avec certains des modèles. Je me suis dit que leurs points de vue pouvaient être un complément précieux au projet. J’ai donc envoyé des questionnaires aux participants, les interrogeant sur leur famille, leur ressemblance et j’ai inclus leurs paroles dans le livre, sous forme de citations. Elles permettent de donner une définition plus large de ce que signifie la famille.

© Eric Mueller

Comment choisissais-tu tes modèles ?

Pour remercier les volontaires, je leur donnais les images numériques qu’ils pouvaient partager sur les réseaux sociaux. C’est ainsi que de nombreuses personnes ont eu vent du projet. Au début, c’était des amis, puis des amis d’amis, puis des connaissances de connaissances. […]

J’ai arrêté de prendre des photos en juin 2019 pour me mettre à la réalisation du livre. À cette période, j’avais photographié 700 personnes et fait 24 000 images. Pour le livre, je n’ai pu en garder que 120.

Comment se passaient les séances photo ?

Je leur demandais de porter un haut blanc et je les recevais pendant une vingtaine de minutes dans mon studio. Les liens familiaux étaient multiples. Mère/fille, père/fils, parent/enfant, sœurs, frères et frères/sœurs constituent les six chapitres du livre, mais j’ai aussi photographié des cousins, des grands-parents avec leurs petits-enfants et même parfois quatre générations d’une même famille. Les participants avaient de 8 semaines à 98 ans.

© Eric Mueller

"J’ai trouvé très intéressantes les séances où venaient des parents et leurs enfants qui n’avaient pas la même couleur de peau."

En plus de noyaux familiaux traditionnels, j’ai souvent reçu des personnes qui étaient, comme moi, adoptées et venaient se faire photographier avec leurs enfants. Il y a même plusieurs personnes adoptées qui sont venues avec les parents biologiques qu’elles avaient retrouvés. Des parents sont également venus avec leurs enfants adoptés, des frères et sœurs biologiques.

J’ai aussi trouvé très intéressantes les séances où venaient des parents et leurs enfants qui n’avaient pas la même couleur de peau. Les enfants me racontaient leur vécu et le fait d’avoir grandi dans une famille qui ne leur ressemblait pas du tout. Cela ajoutait un stigmate à leur adoption et c’est quelque chose que je n’ai jamais connu, parce que j’ai la même couleur de peau que mes parents adoptifs.

© Eric Mueller

Je commençais chaque séance en me présentant et en disant à mes modèles que j’étais adopté, que je ne ressemblais pas aux autres membres de ma famille et que c’est pour cela que j’étais fasciné par la ressemblance. Je commençais toujours avec des poses formelles où les gens se tenaient face à l’appareil sans sourire. Puis, je commençais à leur poser des questions sur leur expérience familiale.

Pendant la discussion, je continuais à les prendre en photo. Enfin, je leur demandais s’ils avaient des envies particulières. Souvent, ils se prenaient dans leurs bras en souriant, mais j’ai eu quelques demandes inhabituelles. Deux frères voulaient faire semblant de s’étrangler, à la Bart Simpson, deux sœurs m’ont chanté une chanson de leur enfance avec des gestes. J’ai vécu un moment spécial avec quatre sœurs, dont trois d’entre elles étaient enceintes. Elles ont accepté d’être prises en photo de profil pour qu’on voie les différentes étapes de la grossesse.

© Eric Mueller

Ce projet t’a-t-il changé ?

Dans l’introduction du livre, je raconte mon vécu d’enfant adopté, à quel point je me demandais pourquoi j’avais été "abandonné". En parlant avec mes modèles, on m’a conseillé un livre écrit par Ann Fessler, The Girls Who Went Away: The Hidden History of Women Who Surrendered Children for Adoption in the Decades Before Roe v. Wade ["Les filles qui s’en sont allées : l’histoire cachée des femmes qui ont laissé leurs enfants à l’adoption les années précédant l’arrêt autorisant l’avortement aux États-Unis", ndlr].

Ce livre m’a aidé à comprendre ce à quoi avait pu ressembler la vie de ma mère, célibataire et enceinte dans les années 1960. Pour la première fois, j’ai compris à quel point le processus d’adoption avait dû être dur pour elle. J’ai fini par contacter Ann Fessler qui a gentiment accepté d’écrire un texte pour le livre.

© Eric Mueller

"Les histoires de mes modèles m’ont aidé à prendre du recul sur ma vie, à mieux comprendre ma place dans le monde."

En plus, au cours de ce projet, mes deux parents adoptifs sont morts, à deux semaines d’intervalle. Continuer ce projet a été une façon de faire mon deuil. J’avais du mal à poursuivre ma vie quotidienne normalement, mais dans le studio, je savais comment fonctionnait mon appareil.

Le processus familier de la photographie me réconfortait. Rencontrer et prendre en photo tant de familles m’a aidé à apprécier leurs similarités, leurs différences, leurs joies et leurs luttes. Leurs histoires m’ont aidé à prendre du recul sur ma vie, à mieux comprendre ma place dans le monde.

Y a-t-il un message que tu souhaites faire passer avec ce projet ?

[…] Au fond, j’espère que les gens qui lisent mon livre pourront s’interroger quant à leur propre expérience vis-à-vis de la ressemblance et sur la façon dont l’expérience humaine nous lie tous les uns aux autres, sans qu’on s’en rende forcément compte.

© Eric Mueller

© Eric Mueller

© Eric Mueller

À voir aussi sur arts :