MONROVIA, LIBERIA – JULY 20: Joseph Duo, a Liberian militia commander loyal to the government, exults after firing a rocket-propelled grenade at rebel forces at a key strategic bridge July 20, 2003 in Monrovia, Liberia. Government forces succeeded in forcing back rebel forces in fierce fighting on the edge of Monrovia’s city center. (Photo by Chris Hondros/Getty Images)

La terreur de la guerre au Liberia documentée par Chris Hondros et Tim Hetherington

À New York, une expo rend hommage aux civils libériens et à deux photographes ayant participé à la résolution du conflit grâce à leurs terribles images.

Un enfant soldat de la milice libérienne, fidèle au gouvernement, se détourne des tirs tandis qu’un autre les provoque, le 30 juillet 2003 à Monrovia, au Liberia. Des combats sporadiques continuent entre les forces gouvernementales et les rebelles dans la lutte pour le contrôle de Monrovia. (© Chris Hondros/Getty Images)

En décembre 2017, les Libériens élisaient l’ancienne star de football et Ballon d’or 1995, George Weah, à la tête de leurs pays. La présidente sortante, Ellen Johnson-Sirleaf, avait alors mis en place une "équipe de transition" afin d’assurer un "transfert ordonné du pouvoir", comme le rapportait alors Le Monde. Pour la première fois, l’élection se déroulait sans la surveillance des Casques bleus de l’ONU, en mission dans le pays depuis 2003. Pour les 4 millions d’habitants de ce pays ayant vu se succéder deux guerres civiles très meurtrières, entre 1989 et 2003, ces élections "100 % libériennes" marquaient une nouvelle ère.

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L’histoire du Liberia est marquée par des conflits entre le pouvoir en place et des groupes dits "rebelles" depuis la création du pays. Sa fondation officielle remonte à 1822, après que le Congrès américain et l’American Colonization Society ont décidé d’acheter des terres en Afrique de l’Ouest afin "d’y installer des esclaves libérés qui souhaitent retourner sur leur continent d’origine", détaille RFI. Dès la fin du XIXe siècle, les "freemen", ces esclaves libres venant de l’autre côté de l’Atlantique, exploitent les "natifs", soit la population autochtone du territoire.

Si, en 1945, le président William Tubman accorde enfin le droit de vote à ces populations autochtones – en même temps qu’aux femmes –, les injustices ne diminuent pas pour autant. En 1980, un coup d’État permet à un "natif", Samuel Doe, d’accéder au pouvoir. Ce dernier entame une série de revanches sanguinaires qui mèneront le pays à sa première guerre civile, entre 1989 et 1997.

Seulement deux ans après la fin de cette première guerre civile, et l’élection de l’opposant à Samuel Doe, Charles Taylor, de nouveaux conflits éclatent. La mise en place d’un régime autoritaire par Charles Taylor pousse des groupes de Libériens à se rassembler pour résister. Les Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD) et Le Mouvement pour la démocratie au Liberia (Model) gagnent du terrain jusqu’à contrôler près des deux tiers du pays en 2003.

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Joseph Duo, un milicien libérien fidèle au gouvernement, exulte après avoir envoyé un lance-roquettes sur les forces rebelles depuis un pont représentant un point stratégique à Monrovia, le 20 juillet 2003. (© Chris Hondros/Getty Images)

Deux photojournalistes mis à l’honneur

Tim Hetherington et Chris Hondros, deux photojournalistes américains, ont immortalisé les horreurs de ces conflits, non sans mettre en péril leur sécurité. Chris Hondros s’est retrouvé piégé par l’armée de Charles Taylor en 2003, il a dû "braver l’artillerie et les grenades pour diffuser ses images du front, montrant des femmes et des enfants se faire tuer", raconte le Bronx Documentary Center qui consacre une exposition des images des deux hommes.

Grâce à ses photographies, Chris Hondros a pu jeter la lumière sur les premières victimes de ces combats : les civils. Ses images en couleurs sont difficiles à regarder, tant on ressent l’horreur et le désespoir de tous ces habitants ayant perdu des proches dans des conditions atroces. Son travail met en images la folie de la guerre. Se côtoient des portraits de (très) jeunes guerriers en passe de devenir martyrs, à qui les armes et la violence semblent avoir fait perdre tout repère, et des civils fuyant leur pays ou pleurant la destruction de leur existence.

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De son côté, Tim Hetherington braquait son objectif du côté des forces rebelles. Embarqué avec la LURD, il n’a pas laissé les menaces de Charles Taylor (qui avait tenté de le faire tuer par ses hommes) entraver sa mission. Après avoir réussi à échapper aux sbires du président, il est retourné au Liberia pour documenter la fin de cette guerre, livrant un ouvrage édifiant et très documenté sur l’histoire libérienne : Long Story Bit by Bit: Liberia Retold.

16 juin 2003, un jeune combattant rebelle devant une grenade, Tubmanburg, Liberia. (© Tim Hetherington/Magnum Photos)

L’exposition War and Peace in Liberia rend hommage à ces deux photographes dont le travail, diffusé à l’international, a montré l’ampleur du désastre humain vécu par les Libériens et Libériennes, et a connu une forte résonance politique. En effet, la "mobilisation internationale" qu’ont engendrée ces images a permis le déploiement de Casques bleus au Liberia. En août 2003, Charles Taylor démissionne. En 2006, il est condamné à 50 ans de prison pour crimes contre l’humanité, peine qu’il purge actuellement en Angleterre.

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Le Bronx Documentary Center expose jusqu’au 16 décembre des images, dont certaines inédites, prises par Chris Honduros et Tim Hetherington en 2003, rendant ainsi hommage à leur travail mais aussi aux civils libériens "qui manifestaient de façon admirable et exigeaient la fin des violences". Les deux photographes ont poursuivi leur dangereuse quête de vérité et de documentation des conflits à travers le monde jusqu’en 2011, année de leur décès. Lors d’une mission en Libye, ils se sont fait surprendre et tués par une attaque aux armes à feu. Que leurs images continuent d’être exposées et vues à travers le monde est indispensable, elles sont la preuve de la puissance des images et de la liberté de la presse ainsi que la fonction politique inhérente à l’art.

Des réfugiés fuyant la guerre, Liberia, 2003. (© Chris Hondros/Getty Images)

Une femme pleure la mort d’un de ses proches devant une église de Monrovia au Liberia. Des bombardements sporadiques ont frappé Monrovia toute la nuit, touchant une église qui héberge des douzaines de familles et tuant au moins trois d’entre elles. Monrovia, Liberia, le 26 juillet 2003. (© Chris Hondros/Getty Images)

L’exposition "War And Peace in Liberia" est visible au Bronx Documentary Center jusqu’au 16 décembre 2018.

Par Lise Lanot, publié le 29/10/2018