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Un livre photo poignant rassemble les histoires de réfugiés queers d’Afrique de l’est

Publié le

par Lise Lanot

© Jake Naughton et Jacob Kushner

Le photographe Jake Naughton met en lumière la communauté LGBTQIA+ au Kenya et en Ouganda ainsi que les origines de l’homophobie.

Lorsqu’il ne travaille pas pour des grandes marques ou des journaux, Jake Naughton consacre son temps à "des projets qui se concentrent sur la communauté queer contemporaine autour du monde". Après un livre consacré aux problématiques que peut rencontrer la population indienne "gay et amoureuse", le photographe est parti à la rencontre de personnes queers au Kenya d’abord, puis en Ouganda.

Accompagné de l’écrivain Jacob Kushner, Jake Naughton a tiré de ces rencontres le livre This is How the Heart Beats: LGBTQ East Africa, qui recense les portraits de personnes réfugiées "ayant fui leur pays à cause de leur identité LGBTQ+".

© Jake Naughton et Jacob Kushner

Des inégalités à travers le monde

Les témoignages visuels et écrits du duo visent à mettre en lumière les inégalités subies par la communauté queer ainsi que les douleurs et drames vécus par tant d’individus à cause de leur identité et orientation sexuelle. Les auteurs ont rencontré des dizaines de volontaires originaires d’Afrique de l’est.

"En tant que photographe gay, c’est un privilège immense de pouvoir rencontrer d’autres membres de la communauté LGBTQ+. On vit des moments mémorables, on célèbre des victoires historiques un peu partout en termes de droits, de visibilité, etc. Mais pour une grande partie du monde, malgré ces avancées incroyables, la route est encore longue.

Ce projet a permis de montrer un moment particulièrement compliqué pour la communauté queer réfugiée du Kenya et d’Ouganda. Il y a eu un gros coup de projecteur sur l’Ouganda après la loi antihomosexualité de 2014 mais, comme toujours, l’attention s’est rapidement dispersée malgré le fait que la situation ne s’améliore pas."

© Jake Naughton et Jacob Kushner

L’ouvrage est construit autour de quatre lieux clés : d’abord Nairobi, au Kenya, aux côtés de "réfugié·e·s venant d’autres pays et qui vivent clandestinement dans des appartements ou des foyers", et Kakuma, un centre de réfugié·e·s situé au nord du Kenya, où des Ougandais·es LGBTQ+ "attend[ent] de pouvoir s’installer aux États-Unis ou en Europe".

Les deux dernières parties du livre se passent en Ouganda (dans la capitale, Kampala, puis dans la ville de Mbale), les deux auteurs ayant cherché à "en apprendre plus sur les circonstances ayant forcé ces personnes à fuir". "Nous voulions aussi comprendre quelle était la situation pour celles et ceux qui étaient resté·e·s, à quoi ressemblait la vie en Ouganda après la loi antihomosexualité", nous confie le duo.

© Jake Naughton et Jacob Kushner

Montrer des portraits individuels pour servir la communauté

Malgré les changements de lieux, une constante ne quittait pas l’esprit de Jacob Kushner et Jake Naughton : protéger chaque personne qui acceptait d’être prise en photo et de raconter son histoire.

"La visibilité peut être très compliquée pour les personnes queers en Afrique de l’est et impliquer, entre autres, du harcèlement. Il était primordial de ne pas créer davantage de complications ou de mettre en danger les personnes qui souhaitaient prendre part au projet. […]

Quand je prenais les portraits, je travaillais avec chaque personne pour comprendre comment elle souhaitait être présentée, puis je lui montrais les images pour être sûr que tout le monde soit à l’aise avec le résultat. Pour de nombreux portraits, on ne pouvait montrer les visages – ce qui est une réalité de la situation et composait aussi un défi créatif : comment transmettre la vitalité et les qualités uniques de chaque personne, comment réaliser un portrait engageant et dynamique, sans montrer les visages ? […]

Concernant les textes, Jacob œuvrait à s’assurer que ses mots ne révèlent pas les lieux d’habitation ou les activités des personnes. À Nairobi par exemple, bien que certains individus se sentaient en sécurité, leurs colocataires pouvaient être 'chassé·e·s' (c’est le mot employé par un des réfugié·e·s) par des oncles, des voisins ou la police. Il ne s’agissait pas seulement de cacher l’identité d’une personne en particulier mais de protéger la communauté entière."

© Jake Naughton et Jacob Kushner

Aux origines de l’homophobie en Afrique, la colonisation

L’association des mots et des images permet au binôme de montrer la situation "sous le prisme du photojournalisme" tout en élaborant une réflexion plus large et historique sur l’homophobie, ses causes et ses conséquences :

"Pour Jacob [Kushner], il était crucial que le livre montre au lectorat états-unien et européen que c’était eux et leur nation qui étaient responsables de la façon dont s’étaient formées les situations vécues par nos sources.

Jacob a documenté l’introduction de l’homophobie par le Royaume-Uni durant l’époque coloniale, ainsi que leur renforcement de lois antihomosexuelles – toujours d’actualité aujourd’hui. Il a aussi documenté la façon dont les évangélistes américains ont diffusé leur culture anti-gay en Afrique", décrit Jake Naughton.

© Jake Naughton et Jacob Kushner

L’enquête photographique et journalistique de Jake Naughton et Jacob Kushner a duré de nombreux mois, afin qu’ils puissent rencontrer à plusieurs reprises leurs modèles et suivre leurs avancées.

Bien que soulignant "l’héritage traumatique" de la communauté queer, ce que le duo veut mettre au cœur de son projet, ce sont bien la résistance et la résilience et, à l’intersection de ces deux notions, "la capacité de créer un sentiment de communauté et de magie malgré le trauma".

© Jake Naughton et Jacob Kushner

© Jake Naughton et Jacob Kushner

© Jake Naughton et Jacob Kushner

© Jake Naughton et Jacob Kushner

© Jake Naughton et Jacob Kushner

© Jake Naughton et Jacob Kushner

© Jake Naughton et Jacob Kushner

© Jake Naughton et Jacob Kushner

Le livre This is How the Heart Beats: LGBTQ East Africa, de Jake Naughton aux images et Jacob Kushner à l’écriture, est édité par The New Press.

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