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Une photographe signe un livre poignant sur les violences conjugales qu'a subies sa mère

Publié le

par Lise Lanot

© Hannah Kozak

Depuis dix ans, Hannah Kozak documente l'enfer vécu par sa mère, au destin brisé par une relation violente.

Hannah Kozak a derrière elle une longue carrière de cascadeuse. Iron Man, Twin Peaks ou encore La Guerre selon Charlie Wilson, elle a prêté son corps à de périlleuses scènes hollywoodiennes. Habituée aux souffrances physiques, il est pourtant des douleurs qu’elle ne parvenait pas à digérer malgré les années : celles concernant sa relation avec sa mère.

À neuf ans, sa maman, une sorte de "Sophia Loren guatémaltèque, belle, passionnée, vive et fougueuse", quitte son père pour un autre homme qu’elle épouse. Ce dernier est très violent. La petite Hannah, qui raconte s’être sentie abandonnée par sa mère, est témoin des coups qu’il lui assène lorsqu’elle passe des week-ends avec eux.

Le rapport du deuxième hôpital où ma mère est allée, à l’été 1974, affirme qu’elle souffrait d’une "hémorragie sous-arachnoïdienne", une attaque cérébrale potentiellement mortelle causée par des saignements autour du cerveau. Cela lui a causé une hémiparésie, ce qui signifie qu’elle est paralysée du côté droit. (© Hannah Kozak)

Un jour, "il a donné son dernier coup trop violemment", tel que le rapporte le titre du livre photo signé par Hannah Kozak. Sa mère souffre désormais de lésions cérébrales irréversibles et la partie droite de son corps est totalement paralysée. Elle vit dans un centre de soins depuis ses 41 ans et Hannah Kozak raconte lui avoir peu rendu visite avant il y a une dizaine d’années.

La photographe raconte avoir quasiment ignoré sa mère pour se mettre à distance de la colère et de la tristesse qu’elle ressentait en la voyant. En 2009, après un accident sur un tournage qui l’empêche de travailler un moment, elle décide de renouer avec elle. C’est (à quelques années près) à l’âge où sa mère a vu son destin lui échapper complètement que Hannah Kozak s’est emparée du sien. Pendant dix ans, elle a documenté sa relation avec sa mère.

Ma mère dans les années 1970. (© Hannah Kozak)

Comme un carnet de bord et un journal de souvenirs, He Threw The Last Punch Too Hard retrace la vie de sa mère et tente de panser les plaies de leur relation. En plus d’être cathartique, elle espère que son projet aidera d’autres femmes victimes de violences à se sortir de leur relation toxique. Depuis les États-Unis où elle vit, Hannah Kozak a accepté de répondre à quelques questions sur ce livre aussi beau que douloureux.

Konbini arts : Bonjour Hannah. Peux-tu nous raconter pourquoi tu as commencé à photographier ta maman ?

Hannah Kozak : En décembre 2009, j’ai commencé à photographier ma mère dans le centre de soins dans lequel elle vivait depuis déjà trente ans. Elle a intégré ce lieu après que son mari l’a battu si violemment qu’elle a subi des lésions cérébrales irréversibles. J’étais témoin de ces coups durant les week-ends que je passais avec eux, de mes 9 ans à mes 14 ans.

Pendant de nombreuses années, je me suis éloignée de ma mère, j’étais très en colère qu’elle ait laissé notre famille pour être avec son amant. En même temps, je souffrais immensément d’une dépression, je culpabilisais de son destin. À 47 ans, j’ai commencé à soigner notre relation brisée en retournant à l’école pour suivre un master en psychologie spirituelle et en photographie.

Voici le jour où j’ai découvert que ma mère n’était pas douchée, mais arrosée au tuyau deux fois par semaine. C’était horrible à voir et, bien qu’elle ne fût plus dans une relation violente, j’avais l’impression qu’elle était toujours violentée, le 17 décembre 2014. (© Hannah Kozak)

Mon objectif est non seulement de montrer qu’il est possible de pardonner à ceux qui nous ont blessés mais aussi, je l’espère, de donner le courage à quelqu’un de rompre une relation toxique. Pendant dix ans, je me suis investie auprès de ma mère en la photographiant. Sa complexité continue de m’interpeller : je ne fermerai pas les yeux face à la réalité de sa condition, aussi douloureuse soit-elle à regarder.

"Et si notre histoire ne pousse ne serait-ce qu’une seule personne à partir, nous aurons sauvé une vie."

C’est ça, l’amour, le 21 janvier 2014. (© Hannah Kozak)

Quelqu’un doit être témoin de sa vie. Je voudrais que mes photos captent l’attention des gens, qu’ils questionnent la nature de la condition humaine et évaluent leur propre volonté de vivre. Ma mère est ma muse. J’adore être avec elle quand elle est présente, enfantine, indulgente, bienveillante, reconnaissante et douce. D’un autre côté, parfois, sa vie ressemble à un film d’horreur émotionnel.

J’étais terrifiée à l’idée d’être indiscrète au début, mais envahir sa vie privée et la mienne était la seule façon de pouvoir raconter notre histoire et de complètement mettre à nu mon âme. Parfois, j’avais l’impression de heurter ma psyché en continuant de prendre des photos. J’ai dû accepter ma propre solitude. Cette expérience m’a clairement rendue vulnérable et c’est ce dont j’avais besoin pour soigner notre relation.

À l’hôpital, atteinte de pneumonie, le 18 janvier 2015. (© Hannah Kozak)

"Publier ce livre est une victoire, autant pour moi que pour ma mère : c’est une victoire pour toutes les femmes qui ont souffert de violences et ne pouvaient ou ne voulaient pas partir."

Ces photos racontent l’histoire de ma mère, son isolement, sa solitude, la maltraitance dont elle a souffert, sa compassion, son pardon, sa famille, son humanité, sa grâce, sa joie et plus que tout, son amour.

Publier ce livre est une victoire, autant pour moi que pour ma mère : c’est une victoire pour toutes les femmes qui ont souffert de violences et ne pouvaient ou ne voulaient pas partir. Et si notre histoire ne pousse ne serait-ce qu’une seule personne à partir, nous aurons sauvé une vie. Selon le Talmud : "Celui qui sauve une vie sauve le monde entier."

Le second mari de ma mère avec son chien, Rocky, dans leur jardin. (© Hannah Kozak)

Pourquoi as-tu utilisé le noir et blanc ?

Le noir et blanc est une réduction à l’essentiel. Pour ce travail en particulier, c’était le meilleur choix.

"Créer mon propre livre pour partager l’histoire de ma mère était comme une supplication émanant de mon âme."

Comment en es-tu venue à imaginer ce livre ?

À l’origine, je ne parvenais à rendre visite à ma mère que si je faisais des photos. Plus j’en prenais au fil des années, plus je me rendais compte que j’avais envie d’en faire un livre. Quand j’étais petite, mon premier amour était les livres, mon deuxième, la photographie. J’étudie et collectionne des livres photo depuis des décennies. Créer mon propre livre pour partager l’histoire de ma mère était comme une supplication émanant de mon âme.

C’était donc quelque chose d’évident pour toi ?

Je n’irais pas jusque-là pour autant, parce que je n’ai commencé à la photographier qu’après avoir eu un accident de tournage, lors d’une cascade. Je me suis cassé les deux pieds et j’ai vécu un éveil spirituel. Je me suis rendu compte que je devais panser ma relation avec ma mère. J’avais 47 ans.

Autoportrait avec ma mère, le 27 août 2016. (© Hannah Kozak)

Pendant l’élaboration du livre, as-tu découvert des archives, des images qui t’étaient inconnues ?

Oui. Avec mon éditrice, nous avons passé en revue mes archives, ainsi que de vieilles images qui nous ont aidées à créer le récit et qui ont apporté de nouveaux éléments. Il nous a fallu du temps pour tout classer. Nous avons montré ma mère comme la belle jeune femme guatémaltèque qu’elle était, le moment où elle a quitté mon père pour un autre homme et comment cette décision a complètement modifié son destin.

Y a-t-il des moments où tu as pensé à abandonner le projet ?

Jamais, pas une fois. Mon âme n’était pas en paix tant que je n’avais pas fait de ce projet un livre tangible.

© Hannah Kozak

"Certaines personnes disent que le temps guérit toutes les plaies. C’est faux. On s’habitue juste à la douleur et dans mon cas, on s’y adapte en la transformant en art."

Ce livre t’a donc apporté un sentiment d’apaisement quant à ton histoire ?

Oui, déjà parce que j’ai pansé les plaies de notre relation, mais aussi parce que quand ma mère rendra son dernier souffle, elle saura que je l’aime. Je pense que c’est le travail le plus important que j’ai jamais entrepris. Il m’apporte aussi la satisfaction de savoir que peut-être quelque part, quelqu’un trouvera notre livre et quittera une relation dangereuse avant qu’il ne soit trop tard.

Autoportrait avec Olivia, le 10 avril 2010. (© Hannah Kozak)

De nombreuses personnes me contactent quant à ce projet, elles sont profondément touchées. Chacun d’entre nous devra un jour ou l’autre gérer des épisodes difficiles à appréhender. Je suis reconnaissante d’avoir eu l’opportunité de me pardonner avant de juger ma mère, avant qu’il ne soit trop tard et qu’elle ne soit plus là.

C’est tout un chemin très douloureux qui va de la souffrance à la guérison, jusqu’à l'aide. Certaines personnes disent que le temps guérit toutes les plaies. C’est faux. On s’habitue juste à la douleur et dans mon cas, on s’y adapte en la transformant en art.

"Autoportrait au Polaroid avec brûlures", le 11 mai 2018. (© Hannah Kozak)

Que voulais-tu transmettre avec ce livre ?

De l’amour. Je voulais transmettre et montrer l’amour que j’ai pour ma mère. Du pardon. Partager le fait qu’il est possible de pardonner quand on arrête de juger. Je ne peux juger ce que je ne connais pas. Pour émettre un jugement, il faut être droit.

Ma mère n’a rien fait de mal, elle est juste tombée amoureuse d’un homme qui n’était pas mon père. Elle est tombée amoureuse de la mauvaise personne, de quelqu’un qui inventait ses propres règles quant à l’amour et aux sentiments.

Ma mère, envoyée aux urgences à cause d’une pneumonie, le 27 février 2013. (© Hannah Kozak)

J’espère que les photos toucheront les lecteurs de façon universelle parce qu’elles sont très personnelles. Il fallait que j’accepte la situation de ma mère et non que je la fuie – le contraire de ce que j’ai fait pendant des décennies.

Comment ta mère a-t-elle réagi ?

Je l’ai vue lors d’un rendez-vous autorisé par son centre de soins, un portail nous séparait et un garde était à côté. Une fois qu’elle a remis son masque, je lui ai montré le livre. Elle a souri et a dit : "Ça me plaît." C’est bien assez pour moi.

Ma carte de Saint-Valentin pour ma mère, le 14 février 2015. (© Hannah Kozak)

© Hannah Kozak

© Hannah Kozak

© Hannah Kozak

Le livre de Hannah Kozak, He Threw The Last Punch Too Hard, est disponible ici pour les envois internationaux et pour les points de vente états-uniens.

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