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Qui est Jordane Saget, le street artiste qui orne tout Paris de ses lignes et arabesques ?

Publié le

par Julie Morvan

© Jordane Saget

Rencontre avec l’artiste qui recouvre Paris de ses mystérieuses courbes en noir et blanc.

Jaune, bleu ou noir et blanc… Impossible de ne pas tomber sur les lignes vibrantes de Jordane Saget à Paris. Au détour d’une rue, sur un panneau d’affichage, à même le sol ou bien dans le métro, le street artiste redécore la capitale depuis cinq ans. Et nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur sa démarche artistique.

Konbini arts : Salut Jordane ! Comment t’est venue l’idée de dessiner ces lignes ?

J’ai toujours eu envie de créer une formule magique pour faire du beau. Quand j’étais petit, mon grand-père m’a montré la géométrie et comme j’étais bon en maths, je m’étais dit que je pouvais imaginer un truc avec ça. Au lieu d’écouter en classe, je faisais des formes, des lignes, des triangles, je cherchais une sorte de règle mathématique.

© Jordane Saget

Plus tard, j’ai découvert le tai-chi-chuan. Je me suis renseigné sur la pensée chinoise et ça a mûri en moi. Dix ans plus tard, j’ai eu un chapitre difficile dans ma vie, je me suis retrouvé à dessiner sur un papier… Et au lieu de chercher la ligne droite, j’ai complètement changé de paradigme et j’ai pensé aux mouvements courbés du tai-chi.

Je suis parti d’une première ligne, puis une deuxième, et quand je suis arrivé à la troisième ligne, j’ai dit : "Banco !" Le trois, c’est déséquilibré et en même temps, ça apporte un mouvement, un équilibre. J’ai placé les lignes les unes à côté des autres et j’avais trouvé ma formule magique.

© Jordane Saget

Ces lignes sont puissantes, parce qu’elles peuvent exprimer différentes choses en fonction du contexte. Elles racontent l’enfance, la poésie, la science : par exemple, j’ai fait un article scientifique avec un chercheur en biologie de l’évolution au CNRS dessus. Elles ont un côté très archaïque, et en même temps ultramoderne.

Pourquoi tu t’es mis à tracer ces lignes dans la rue ?

Je n’arrêtais pas d’en dessiner, il fallait que je sorte me balader. Mais je n’avais jamais appris à me promener à Paris, je n’y passais que pour aller d’un point A à un point B. Du coup, je me dis : "Mais qu’est-ce que je vais foutre dehors ?" Eh bien, la même chose que chez moi : des lignes. Comme je n’étais pas très sûr de moi, que je ne voulais pas gêner, j’ai choisi la craie. J’ai commencé comme ça, devant l’église Saint-Vincent-de-Paul, en 2015.

Et je me suis rendu compte qu’en dessinant, je venais de changer l’espace ; les passant·e·s avaient un comportement différent. Je me suis dit que c’était super intéressant, j’ai réfléchi à la position de mes lignes, leur impact sur l’environnement… Et le "Jordane Saget artiste" est né.

@jordanesaget

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♬ Lai Lai Lai - Realkdmusic

Depuis, la rue est restée ton espace de création de prédilection.

Oui, ce que j’aime dans la rue, c’est le fait de devoir s’adapter in situ : on ne sait jamais ce qui va arriver, c’est un domaine de tous les possibles. Ça peut être des rencontres imprévues, des gens qui me disent qu’ils me cherchaient depuis des années…

Depuis, j’ai dû dépasser les 2 000 créations dans la rue. Au tout début, je partais le matin vers huit heures, je trouvais un endroit et j’y dessinais jusqu’à 19 heures. J’ai vite senti qu’il fallait continuer dans la rue pour avoir ce lien avec les gens. Sinon, quand tu commences à être demandé à droite à gauche, tu t’éloignes.

@jordanesaget

The Queen Elizabeth

♬ son original - Jordane Saget

Tu sais à l’avance ce que tu vas dessiner ou bien tu improvises sur place ?

Ce n’est que de l’improvisation. Pour être au bon endroit au bon moment, il faut être prêt à "dégainer". C’est pour ça que je me laisse toujours la possibilité d’arriver en retard à mes rendez-vous. Et je trimballe toujours mon sac un peu dégueulasse avec moi, ça fait rire. Dedans il y a ma poudre de craie, mon rouleau, mon sèche-cheveux à batterie, du Sopalin, ma peinture jaune et mes craies.

En revanche, tu ne signes jamais tes œuvres…

On me dit souvent qu’il faut signer et je réponds : "Mais vous ne la voyez pas, la signature ? Elle est devant : les lignes, c’est ma signature." Quand tu signes, l’histoire est simple : tu vois un truc dans la rue et tu tapes sur Google. C’est un peu pauvre. Quand tu ne signes pas, il va forcément y avoir un intermédiaire, ça crée du lien.

© Jordane Saget

C’est quoi l’œuvre dont tu es le plus fier ?

Le couloir du métro Concorde, il y a quatre ans. Quand j’y repense, je me dis que ce serait impossible de le refaire sans autorisation. C’était la correspondance entre la ligne 8 et 12. Tu prends n’importe quelle publicité et, si tu grattes un peu, tu vois mes lignes.

J’ai fait ça en une semaine, les gens allaient au boulot à huit heures et ils me revoyaient le soir. Je ne sortais pas, je mangeais un sandwich sur place à l’arrache… Tant qu’on ne m’arrêtait pas, je continuais. Et puis, il y a une dame qui est venue vers moi les larmes aux yeux et qui m’a dit : "Vous ne vous rendez pas compte à quel point ça fait du bien. Quand je vois vos lignes, j’ai l’impression d’être à la mer."

À ce moment-là, imaginais-tu avoir le succès que tu as aujourd’hui ?

Non, mais je savais que je pouvais porter ces lignes-là loin, qu’elles avaient une vraie puissance. Je m’étais donné deux ans pour réussir à en vivre, donc je me suis donné à fond. Maintenant, plus le temps passe, moins je me sens le créateur des lignes, elles font leur chemin toutes seules. Les gens voient mes lignes et viennent me proposer des collaborations. Je travaille avec le Printemps, la Samaritaine, Cartier, agnès b., etc. J’aime cette espèce de grand écart entre la rue et le luxe.

Finalement, toutes ces lignes forment-elles un chemin ?

Exactement ! Tout me vient au moment où ça doit venir. Je n’ai pas de croyance particulière, mais ces lignes, elles ont un truc magique. Elles n’ont pas de limite.

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